Terrorisme

«Suzy» écrit à son «gros loup»

Cinq messages à «AZF» ont été passés par la police dans «Libération».

Par Armelle THORAVAL, jeudi 04 mars 2004.

Mardi 17 février, 19 h 30. Rédaction de Libération, au «central», où sont regroupées la direction de la rédaction et l'édition en charge de la finalisation de l'ensemble des pages. Le bureau des petites annonces appelle : un commissaire d'un grand service d'enquête de police demande l'autorisation de passer une annonce de trois lignes, pour une affaire importante, il a livré son nom, ses coordonnées. Que faire ? Son interlocuteur au «central», un chef d'édition, est un peu étonné. La démarche a toutes les allures d'un canular ou d'un techno-thriller. Antoine de Gaudemar, directeur de la rédaction, est sollicité : faut-il accéder à cette demande ? Le commissaire en question existe-t-il ?

Urgence. Il est convenu que rien n'interdit à un service de police de recourir au service petites annonces d'un journal dès lors qu'il s'agit d'un service payant. Il est convenu ensuite de vérifier l'existence de ce commissaire. Au téléphone, quelques minutes plus tard, le commissaire B. (1), numéro trois du service le plus investi sur cette enquête, confirme l'urgence de la démarche, demande une heure ou deux de délai, le temps de mettre en place un numéro de portable pour ses mystérieux correspondants. Sa voix est grave : «Je préférerais que ce soit une blague, mais on ne peut rien laisser au hasard.»

Le commissaire B. n'aura pas le temps ce soir-là de fournir ­ dans les temps, pour le bouclage des pages de Libération ­ sa petite annonce. Il reste très elliptique sur l'objet de l'enquête, mais très convaincant sur l'urgence. Et indique que l'un de ses collaborateurs, le commissaire R., rappellera le lendemain matin. Depuis, il est avéré que le groupe AZF avait déjà mis en place sa bombe sur la ligne Paris-Toulouse et menaçait de la faire exploser le 18 février.

La suite se déroule au service des petites annonces de Libération : l'adjoint du commissaire B. fait passer le texte d'une première annonce. Pourquoi dans Libération ? «Parce que le ou les acteurs du groupe AZF l'exigeai(en)t», note une source policière, et parce qu'«une annonce un peu farfelue publiée dans les colonnes "Messages personnels" de Libération paraît moins insolite que dans le carnet mondain du Figaro», commente une source judiciaire qui suit l'enquête. Autre hypothèse policière : «Les membres de ce groupe AZF connaissent bien la rubrique "Messages personnels" [faite d'annonces câlines et de rendez-vous clins d'oeil] et sont des lecteurs de Libération

Petits noms. La première annonce paraît le 19 février au matin : «Mon gros loup, ne prenons pas de risques inutiles, le plus tôt sera le mieux. Donne-moi tes instructions. Suzy. 07 25 36 56 11.» La demande de rançon est déjà formulée, la menace d'explosion d'une bombe, voire d'une dizaine de bombes, également. «Mon gros loup» et «Suzy» : ces petits noms sont choisis par le groupe AZF. Avec une certaine perfidie s'agissant de «Suzy», qui fait irrésistiblement penser à la première et aux deux dernières lettres du nom du ministre de l'Intérieur ? Pas de réponse. Les discussions s'engagent plus activement pour remettre une rançon : le groupe AZF a fait ses preuves en désignant le 20 février un engin qui aurait pu exploser sur la ligne Paris-Toulouse.

La première demande est ahurissante : le groupe AZF souhaite qu'un hélicoptère atterrisse sur le sommet de la tour Montparnasse, preuve d'une bonne volonté du ministre de l'Intérieur sur la rançon (lire en page 2). Trop dangereux. L'Intérieur donne sa réponse sur ce scénario dans les colonnes de Libération le 24 février : «Mon gros loup, ne prenons pas de risques inutiles. Pour assurer réussite, l'oiseau [l'hélico] doit s'envoler d'ailleurs. De plus, souhaite garantie pour cadeau. Toujours d'accord, mais parlons-en. Suzy, 07 25 36 56 11.» Le ministère de l'Intérieur veut par ailleurs des garanties sur le fait qu'il n'y aurait pas d'explosion avant de remettre une rançon. Et insiste, avec une annonce qui paraît dans Libération le 26 février : «Mon gros loup, ne prenons pas de risques inutiles. Je te le redis, garanties pour cadeau. Parlons-en. Suzy, 07 25 36 56 11.»

Foulard bleu. Le samedi 28 février, le scénario est assez engagé et précis : la remise de rançon doit s'effectuer le lundi 1er mars. Les opérations commencent à être organisées. Il s'agit d'un jeu de pistes complexe entre Villacoublay, Montargis, avec le dépôt d'une rançon sur une bâche bleue. Le ministère de l'Intérieur confirme à ses mystérieux interlocuteurs que l'opération est en bonne voie : «Mon gros loup, ne prenons pas de risques inutiles. L'oiseau blanc s'envolera lundi depuis le point indiqué. Parlons-en. Suzy, tél.: 07 25 36 56 11.» Suit un numéro de fax. Mais, lundi soir, les policiers échouent. Et ne trouvent pas cette bâche bleue. Hier matin, nouvelle annonce dans les colonnes de Libération : «Mon gros loup, pas vu ton foulard bleu. Fais-moi signe. Suzy.»

Le commissaire R., qui mène depuis près de trois semaines ces négociations à hauts risques, toujours aussi secret, laissait seulement filtrer hier son exaspération contre la Dépêche du Midi : «ça vient perturber tout le dispositif. Ces fuites sont prématurées. Ça ne nous apportera rien de bon.» Les nombreux services d'enquête qui sont saisis n'ont plus qu'à attendre un nouveau contact. Qui ne passera plus par les colonnes de Libération, puisque le dispositif est désormais grillé.

(1) Les initiales ont été modifiées.


Références