L'alphabet bilitère de Francis Bacon

Chapitre: III. Stéganographie Prérequis: -

Francis Bacon, lord Verulam (1561-1626) est l'inventeur d'un système stéganographique qu'il mentionna d'abord en termes vagues dans un ouvrage paru en 1605 et intitulé Of the proficience and advancement of Learning, divine and humane (De la valeur de l'avancement de la science divine et humaine). Il l'exposa plus clairement en 1623 dans De dignitate et augmentis scientiarum.
Il commençait par remplacer les vingt-quatre lettres de l'alphabet de son temps ("i" se confondait avec "j" et "u" avec "v") par des arrangements des deux lettres A et B en groupes de cinq:

a AAAAA g AABBA n ABBAA t BAABA
b AAAAB h AABBB o ABBAB u-v BAABB
c AAABA i-j ABAAA p ABBBA w BABAA
d AAABB k ABAAB q ABBBB x BABAB
e AABAA l ABABA r BAAAA y BABBA
f AABAB m ABABB s BAAAB z BABBB
Alphabet bilitère

Il est intéressant de constater que cet alphabet, que son inventeur appelait alphabet bilitère, est très semblable dans son principe au codage binaire de l'information dans nos ordinateurs actuels.

L'alphabet chiffrant de Francis Bacon peut s'écrire sous forme d'un tableau de 24 cases (3 rangées de 8 cases) dans lesquelles sont écrites les lettres de l'alphabet dans leur ordre normal:

AAA AAB ABA ABB BAA BAB BBA BBB
AA a b c d e f g h
AB i-j k l m n o p q
BA r s t u-v w x y z

Cette conversion est la première étape du procédé. Il faut ensuite un "texte de couverture" qui peut être absolument quelconque. Ce texte est imprimé avec deux types différents de caractères typographiques, que l'on pourra appeler le type A et le type B. Ainsi, du texte apparent, on pourra déduire une séquence composée exclusivement de A et de B. Décomposée en groupes de cinq lettres, celle-ci permettra, en utilisant l'alphabet décrit dans notre tableau, de rétablir le texte secret. Dans l'exemple ci-dessous, le type A est représenté par les caractères romains, le type B par les italiques:

N e p a r t e z s u r t o u t p a s s a n s m o i
A A B A B B A A B B B A B B A A A B A A B A B B B
f u y e z

Le texte secret, "fuyez", est entièrement indépendant du texte apparent. Bien entendu, la différence entre les deux types de caractères doit être très discrète, afin qu'elle échappe au lecteur non averti.
Le gros inconvénient de cette méthode est qu'elle est très fastidieuse et sujette aux erreurs aussi bien de chiffrement que de déchiffrement: il peut être délicat de reconnaître à quel groupe appartiennent les lettres (comparez s et s). De plus, on voit qu'il faut un message "camouflant" cinq fois plus long que le texte à camoufler.


Le baconisme est la théorie selon laquelle Francis Bacon serait l'auteur des pièces de William Shakespeare. Plusieurs adeptes de cette théorie ont cherché dans la grande édition de 1623 un code qui confirmerait cette thèse, mais en vain. Elizabeth Wells Gallup crut notamment y voir un chiffre bilitère, car elle trouvait que certaines lettres étaient légèrement différentes des autres; elle publia ses résultats en 1899 dans un livre intitulé The Bi-literal Cypher of Sir Francis Bacon in his works and Deciphered by Mrs Elizabeth Wells Gallup.
Ce travail est très controversé. D'un côté, les convaincus, de l'autre, ceux qui crient à la supercherie.
Les travaux d'Elizabeth Wells Gallup sont âprement défendus par le Général Cartier (voir références), qui donne des arguments assez convaincants du sérieux de la thèse, documents à l'appui, tout en reconnaissant que certains choix de Mrs Gallup sont difficiles à justifier.
Par contre, deux cryptologues américains, le fameux William Friedman et son épouse Elizebeth, abordèrent scientifiquement le problème. Dans The Shakespearean Ciphers Examined, ils réfutèrent les "découvertes" d'Elizabeth Wells Gallup (qui reconnaissait elle-même qu'une certaine dose d'"inspiration" était nécessaire à la reconnaissance des alphabets): des agrandissements photographiques montrèrent que les différences entre caractères étaient dues le plus souvent à des déformations, des bavures d'encre ou des imperfections du papier.


William et Elizebeth Friedman, en 1958

The Shakespearean
Ciphers Examined


Exercice

Théorie

Imaginons qu'un texte français de 1000 lettres a été camouflé avec le principe du chiffre bilitère de Bacon dans un texte "camouflant" de 5000 lettres. En utilisant la table des fréquences d'apparition des lettres en français, dites combien de lettres du texte camouflant seraient du type A (en moyenne).

Réponse (surlignez pour faire apparaître le texte) : Il y a un nette prédominance des lettres de type A avec environ 3300 lettres sur 5000.

Déchiffrement

Voici un texte et les alphabets utilisés (à droite). Quel texte latin s'y cache?

Exemple donné dans l'édition de 1623 de l'ouvrage intitulé De Augmentis Scientiarum, qui n'est autre que la première lettre de Cicéron. Les deux formes utilisées dans l'exemple de chiffrement contenu dans l'édition de 1623.

Réponse
(surlignez pour faire apparaître le texte) : Perditae Res. Mindarus cecidit. Milites esuriunt. Ne que hinc nos extricare, neque hic diutius manere possumus.


Références


Didier Müller, 30.7.03