Chapitre: |
XIX. Cryptographie dans l'art et la littérature | Prérequis: |
Chiffre de Gronsfeld |
| La Jangada (sous-titre 800 lieues sur l'Amazone), titre étrange qui fascine, est un des livres les moins connus de Jules Verne. Le titre de la traduction anglaise de ce roman, The giant rift, nous éclaire sur cette jangada inconnue: le radeau géant. C'est, en effet, le nom brésilien donné à un train de troncs d'arbres flottants, lancé sur le fleuve par les exploitants de forêt du haut Amazone. Jules Verne avait une admiration profonde pour le poète et maître américain du fantastique Edgar Allan Poe. Dans la Jangada (1881), Jules Verne rendit hommage à Edgar Allan Poe trois fois:
Le message chiffré représente un grand thème de l'oeuvre vernienne. Rappelons-nous l'usage, toujours ingénieux est toujours remarquablement bien amené, qu'il en fait dans "Le voyage au centre de la Terre" et, également, dans "Les enfants du capitaine Grant". Chaque fois, toute l'action dépendra du déchiffrage, soit définitif, soit supposé, selon qu'il est un cryptogramme ou un message dont certaines lettres ont été effacées accidentellement. Nous retrouverons également le codage à grille pour un message clef dans "Matthias Sandorf". Et encore dans l'extraordinaire nouvelle posthume "L'éternel Adam". Est-ce le simple désir d'un romancier astucieux qui sait l'art de déménager ces effets? Nullement. Ceci vient de ce que Jules Verne était un passionné de ce genre d'activité cérébrale.
Première partie: chapitre I
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![]() Jules Verne (1828-1905) |
| "Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypohdvyrymhuhpuydkj oxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggaymeqynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeub vnrcredgruzblrmxyuhqhpzdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuu exktogzgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd." |
| "Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypohdvyrymhuhpuydkj oxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggaymeqynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeub vnrcredgruzblrmxyuhqhpzdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuu exktogzgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd." |
Tout d'abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document n'avaient été divisées ni par mots, ni même par phrases, et que la ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu'en rendre la lecture beaucoup plus difficile.
"Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres semble former des mots, - j'entends de ces mots dont le nombre des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation !... Et d'abord, au début, je vois le mot phy... plus loin, le mot gas... Tiens !... ujugi... Ne dirait-on pas le nom de cette ville africaine sur les bords du Tanganaika ? Que vient faire cette cité dans tout cela ?... Plus loin, voilà le mot ypo. Est-ce donc du grec ? Ensuite, c'est rym... puy... jor ... phetoz... juggay... suz... gruz... Et, auparavant, red... let ... Bon ! voilà deux mots anglais !... Puis, ohe... syk ... Allons ! encore une fois le mot rym... puis, le mot oto ! ..."
Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit à réfléchir pendant quelques instants.
"Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement faite sont bizarres ! se dit-il. En vérité, rien n'indique leur provenance ! Les uns ont un air grec, les autres un aspect hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-là n'ont aucun air, - sans compter qu'il y a des séries de consonnes qui échappent à toute prononciation humaine ! Décidément il ne sera pas facile d'établir la clef de ce cryptogramme !"
Les doigts du magistrat commencèrent à battre sur son bureau une sorte de diane, comme s'il eût voulu réveiller ses facultés endormies.
"Voyons donc d'abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans ce paragraphe.
Il compta, le crayon à la main.
"Deux cent soixante-seize ! dit-il. Eh bien, il s'agit de déterminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres se trouvent assemblées les unes par rapport aux autres."
Ce compte fut un peu plus long à établir. Le juge Jarriquez avait repris le document ; puis, son crayon à la main, il notait successivement chaque lettre suivant l'ordre alphabétique. Un quart d'heure après, il avait obtenu le tableau suivant :
| a | = | 3 | fois. |
| b | = | 4 | - |
| c | = | 3 | - |
| d | = | 16 | - |
| e | = | 9 | - |
| f | = | 10 | - |
| g | = | 13 | - |
| h | = | 23 | - |
| i | = | 4 | - |
| j | = | 8 | - |
| k | = | 9 | - |
| l | = | 9 | - |
| m | = | 9 | - |
| n | = | 9 | - |
| o | = | 12 | - |
| p | = | 16 | - |
| q | = | 16 | - |
| r | = | 12 | - |
| s | = | 10 | - |
| t | = | 8 | - |
| u | = | 17 | - |
| v | = | 13 | - |
| x | = | 12 | - |
| y | = | 19 | - |
| z | = | 12 | - |
"Ah ! ah ! fit le juge Jarriquez, une première observation me frappe : c'est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres de l'alphabet ont été employées ! C'est assez étrange ! En effet, que l'on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu'il faut de lignes pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien rare si chacun des signes de l'alphabet y figure ! Après tout, ce peut être un simple effet du hasard."
Puis, passant à un autre ordre d'idées :
"Une question plus importante, se dit-il, c'est de voir si les voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale."
Le magistrat reprit son crayon, fit le décompte des voyelles et obtint le calcul suivant :
| a | = | 3 | fois. |
| e | = | 9 | - |
| i | = | 4 | - |
| o | = | 12 | - |
| u | = | 17 | - |
| y | = | 19 | - |
"Ainsi, dit-il, il y a dans cet alinéa, soustraction faite, soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes ! Eh bien ! mais c'est la proportion normale, c'est-à-dire un cinquième environ, comme dans l'alphabet, où on compte six voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce document ait été écrit dans la langue de notre pays, mais que la signification de chaque lettre ait été seulement changée. Or, si elle a été modifiée régulièrement, si un b a toujours été représenté par un l, par exemple, un o par un v, un g par un k, un u par un r, etc., je veux perdre ma place de juge à Manao, si je n'arrive pas à lire ce document ! Eh ! qu'ai-je donc à faire, si ce n'est à procéder suivant la méthode de ce grand génie analytique, qui s'est nommé Edgard Poë !"
Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion à une nouvelle du célèbre romancier américain, qui est un chef-d'uvre. Qui n'a pas lu le Scarabée d'or ?
Dans cette nouvelle, un cryptogramme, composé à la fois de chiffres, de lettres, de signes algébriques, d'astérisques, de points et virgules, est soumis à une méthode véritablement mathématique, et il parvient à être déchiffré dans des conditions extraordinaires, que les admirateurs de cet étrange esprit ne peuvent avoir oubliées.
Il est vrai, de la lecture du document américain ne dépend que la découverte d'un trésor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et de l'honneur d'un homme ! Cette question d'en deviner le chiffre devait donc être bien autrement intéressante.
Le magistrat, qui avait souvent lu et relu "son" Scarabée d'or, connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés par Edgard Poë, et il résolut de s'en servir dans cette occasion. En les utilisant, il était certain, comme il l'avait dit, que si la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, à lire le document relatif à Joam Dacosta.
"Qu'a fait Edgard Poë ? se répétait-il. Avant tout, il a commencé par rechercher quel était le signe, - ici il n'y a que des lettres -, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espèce, que c'est la lettre h, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que cette proportion énorme suffit pour faire comprendre a priori que h ne signifie pas h, mais, au contraire, que h doit représenter la lettre qui se rencontre le plus fréquemment dans notre langue, puisque je dois supposer que le document est écrit en portugais. En anglais, en français, ce serait e, sans doute ; en italien ce serait i ou a ; en portugais ce serai a ou o. Ainsi donc, admettons, sauf modification ultérieure, que h signifie a ou o."
Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle était la lettre qui, après l'h, figurait le plus grand nombre de fois dans la notice. Il fut amené ainsi à former le tableau suivant :
| h | = | 23 | fois. |
| y | = | 19 | - |
| u | = | 17 | - |
| d p q | = | 16 | - |
| g v | = | 13 | - |
| o r x z | = | 12 | - |
| f s | = | 10 | - |
| e k l n p | = | 9 | - |
| j t | = | 8 | - |
| b i | = | 4 | - |
| a c | = | 3 | - |
"Ainsi donc, la lettre a s'y trouve trois fois seulement, s'écria le magistrat, elle qui devrait s'y rencontrer le plus souvent ! Ah ! voilà bien qui prouve surabondamment que sa signification a été changée ! Et maintenant, après l'a ou l'o, quelles sont les lettres qui figurent le plus fréquemment dans notre langue ? Cherchons."
Et le juge Jarriquez, avec une sagacité vraiment remarquable, qui dénotait chez lui un esprit très observateur, se lança dans cette nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu'imiter le romancier américain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand analyste qu'il était, avait pu se reconstituer un alphabet, correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, à le lire couramment.
Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu'il ne fut point inférieur à son illustre maître. À force d'avoir "travaillé" les logogriphes, les mots carrés, les mots rectangulaires et autres énigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des lettres, et s'être habitué, soit de tête, soit la plume à la main, à en tirer la solution, il était déjà d'une certaine force à ces jeux d'esprit.
En cette occasion, il n'eut donc pas de peine à établir l'ordre dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent, voyelles d'abord, consonnes ensuite. Trois heures après avoir commencé son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si son procédé était juste, devait lui donner la signification véritable des lettres employées dans le document.
Il n'y avait donc plus qu'à appliquer successivement les lettres de cet alphabet à celles de la notice.
Mais, avant de faire cette application, un peu d'émotion prit le juge Jarriquez. Il était tout entier, alors, à cette jouissance intellectuelle, - beaucoup plus grande qu'on ne le pense -, de l'homme qui, après plusieurs heures d'un travail opiniâtre, va voir apparaître le sens si impatiemment cherché d'un logogriphe.
"Essayons donc, dit-il. En vérité, je serais bien surpris si je ne tenais pas le mot de l'énigme !"
Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres, troublés par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez ; puis, il se courba de nouveau sur sa table.

Son alphabet spécial d'une main, son document de l'autre, il commença à écrire, sous la première ligne du paragraphe, les lettres vraies, qui, d'après lui, devaient correspondre exactement à chaque lettre cryptographique.
Après la première ligne, il en fit autant pour la deuxième, puis pour la troisième, puis pour la quatrième, et il arriva ainsi jusqu'à la fin de l'alinéa.
L'original ! Il n'avait même pas voulu se permettre de voir, en écrivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots compréhensibles. Non ! pendant ce premier travail, son esprit s'était refusé à toute vérification de ce genre. Ce qu'il voulait, c'était se donner cette jouissance de lire tout d'un coup et tout d'une haleine.
Cela fait :
"Lisons !" s'écria-t-il.
Et il lut.
Quelle cacophonie, grand Dieu ! Les lignes qu'il avait formées avec les lettres de son alphabet n'avaient pas plus de sens que celle du document ! C'était une autre série de lettres, voilà tout, mais elles ne formaient aucun mot, elles n'avaient aucune valeur ! En somme, c'était tout aussi hiéroglyphique !
"Diables de diables !" s'écria le juge Jarriquez.
"J'écris cette phrase de manière à en espacer les lettres et j'obtiens cette ligne :
Cela fait, le magistrat, - à qui sans doute cette phrase semblait contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste -, regarda Manoel bien en face, en disant :
"Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de donner à cette succession naturelle de mots une forme cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit composé de trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le répétant autant de fois qu'il sera nécessaire pour atteindre la fin de la phrase, et de manière que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre. Voici ce que cela donne :
| Le | juge | Jarriquez | est | doué | d'un | esprit | très | ingénieux |
| 42 | 3423 | 423423423 | 423 | 4234 | 234 | 234234 | 2342 | 342342342 |
| l | moins | 4 | égale | p |
| e | - | 2 | - | y |
| j | - | 3 | - | m |
| u | - | 4 | - | z |
| g | - | 2 | - | i |
| e | - | 3 | - | h |
| z | moins | 3 | égale | c |
"Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n'a-t-elle pas tout à fait l'aspect de celles du document en question ? Eh bien, qu'en ressort-il ? C'est que la signification de la lettre étant donnée par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre cryptographique qui se rapporte à la lettre vraie ne peut pas toujours être la même. Ainsi, dans cette phrase, le premier e est représenté par un g, mais le deuxième l'est par un h, le troisième par un g, le quatrième par un i ; un m correspond au premier j et un n au second ; des deux r de mon nom, l'un est représenté par un u, le second par un v ; le t du mot est devient un x et le t du mot esprit devient un y, tandis que celui du mot très est un v. Vous voyez donc bien que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n'arriverez jamais à lire ces lignes, et que, par conséquent, puisque le nombre qui fait la loi du document nous échappe, il restera indéchiffrable !"
En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serrée, Manoel fut accablé d'abord ; mais, relevant la tête :
"Non, s'écria-t-il, non monsieur ! Je ne renoncerai pas à l'espoir de découvrir ce nombre !
- On le pourrait peut-être, répondit le juge Jarriquez, si les lignes du document avaient été divisées par mots !
- Et pourquoi ?
- Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d'affirmer en toute assurance, n'est-ce pas, que ce dernier paragraphe du document doit résumer tout ce qui a été écrit dans les paragraphes précédents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam Dacosta s'y trouve. Eh bien, si les lignes eussent été divisées par mots, en essayant chaque mot l'un après l'autre, - j'entends les mots composés de sept lettres comme l'est le nom de Dacosta -, il n'aurait pas été impossible de reconstituer le nombre qui est la clef du document.
- Veuillez m'expliquer comment il faudrait procéder monsieur, demanda Manoel, qui voyait peut-être luire là un dernier espoir.
- Rien n'est plus simple, répondit le juge Jarriquez. Prenons, par exemple, un des mots de la phrase que je viens d'écrire, - mon nom, si vous le voulez. Il est représenté dans le cryptogramme par cette bizarre succession de lettres : ncuvktzgc. Eh bien, en disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en plaçant en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l'une à l'autre dans l'ordre alphabétique, j'aurai la formule suivante :
| "Entre | n | et | j | on compte | 4 | lettres. |
| - | c | - | a | - | 2 | - |
| - | u | - | r | - | 3 | - |
| - | v | - | r | - | 4 | - |
| - | k | - | i | - | 2 | - |
| - | t | - | q | - | 3 | - |
| - | z | - | u | - | 4 | - |
| - | g | - | e | - | 2 | - |
| - | c | - | z | - | 3 | - |
"Or, comment est composée la colonne des chiffres produits par cette opération très simple ? Vous le voyez ! des chiffres 423423423, etc., c'est-à-dire du nombre 423 plusieurs fois répété.
- Oui ! cela est ! répondit Manoel.
- Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l'ordre alphabétique de la fausse lettre à la lettre vraie, au lieu de le descendre de la vraie à la fausse, j'ai pu arriver aisément à reconstituer le nombre, et que ce nombre cherché est effectivement 423 que j'avais choisi comme clef de mon cryptogramme !
- Eh bien ! monsieur, s'écria Manoel, si, comme cela doit être, le nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant successivement chaque lettre de ces lignes pour la première des six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver...
- Cela serait possible, en effet, répondit le juge Jarriquez, mais à une condition cependant !
- Laquelle ?
- Ce serait que le premier chiffre du nombre vînt précisément tomber sous la première lettre du mot Dacosta, et vous m'accorderez bien que cela n'est aucunement probable !
- En effet ! répondit Manoel, qui, devant cette improbabilité, sentait la dernière chance lui échapper.
- Il faudrait donc s'en remettre au hasard seul, reprit le juge Jarriquez qui secoua la tête, et le hasard ne doit pas intervenir dans des recherches de ce genre !
- Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous livrer ce nombre ?
- Ce nombre, s'écria le magistrat, ce nombre ! Mais de combien de chiffres se compose-t-il ? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de neuf, de dix ? Est-il fait de chiffres différents, ce nombre, ou de chiffres plusieurs fois répétés ? Savez-vous bien, jeune homme, qu'avec les dix chiffres de la numération, en les employant tous, sans répétition aucune, on peut faire trois millions deux cent soixante-huit mille huit cents nombres différents, et que si plusieurs mêmes chiffres s'y trouvaient, ces millions de combinaisons s'accroîtraient encore ? Et savez-vous qu'en n'employant qu'une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents minutes dont se compose l'année à essayer chacun de ces nombres, il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de trois siècles, si chaque opération exigeait une heure ! Non ! vous demandez là l'impossible !
- L'impossible, monsieur, répondit Manoel, c'est qu'un juste soit condamné, c'est que Joam Dacosta perde la vie et l'honneur, quand vous avez entre les mains la preuve matérielle de son innocence ! Voilà ce qui est impossible !
- Ah ! jeune homme, s'écria le juge Jarriquez, qui vous dit, après tout, que ce Torrès n'ait pas menti, qu'il ait réellement eu entre les mains un document écrit par l'auteur du crime, que ce papier soit ce document et qu'il s'applique à Joam Dacosta ?
- Qui le dit !..." répéta Manoel.
Et sa tête retomba dans ses mains.
En effet, rien ne prouvait d'une façon certaine que le document concernât l'affaire de l'arrayal diamantin. Rien même ne disait qu'il ne fût pas vide de tout sens, et qu'il n'eût pas été imaginé par Torrès lui-même, aussi capable de vouloir vendre une pièce fausse qu'une vraie !
"N'importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se levant, n'importe ! Quelle que soit l'affaire à laquelle se rattache ce document, je ne renonce pas à en découvrir le chiffre ! Après tout, cela vaut bien un logogriphe ou un rébus !"
Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint à la jangada, plus désespéré au retour qu'il ne l'était au départ.
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Or, dès la première lettre,
le juge Jarriquez fut arrêté dans ses calculs, puisque
l'écart entre p et d dans l'ordre
alphabétique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12,
et que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut
évidemment être modifiée que par un seul.
Il en était de même pour les
sept dernières lettres du paragraphe p s
u v j h b, dont la série
commençait également par un p, qui ne pouvait en
aucun cas représenter le d de Dacosta, puisqu'il
en était séparé également par douze
lettres.
Donc, ce nom ne figurait pas à cette
place.
Même observation pour les mots
arrayal et Tijuco, qui furent successivement
essayés, et dont la construction ne correspondait pas
davantage à la série des lettres cryptographiques.
Après ce travail, le juge Jarriquez,
la tête brisée, se leva, arpenta son cabinet, prit l'air
à la fenêtre, poussa une sorte de rugissement dont le
bruit fit partir toute une volée d'oiseaux-mouches qui
bourdonnaient dans le feuillage d'un mimosa, et il revint au
document.
Il le prit, il le tourna et le retourna.
"Le coquin ! le gueux ! grommelait
le juge Jarriquez. Il finira par me rendre fou ! Mais,
halte-là ! Du calme ! Ne perdons pas l'esprit !
Ce n'est pas le moment !"
Puis, après avoir été se
rafraîchir la tête dans une bonne ablution d'eau
froide :
"Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je
ne puis déduire un nombre de l'arrangement de ces
damnées lettres, voyons quel nombre a bien pu choisir l'auteur
de ce document, en admettant qu'il soit aussi l'auteur du crime de
Tijuco !"
C'était une autre méthode de
déductions, dans laquelle le magistrat allait se jeter, et
peut-être avait-il raison, car cette méthode ne manquait
pas d'une certaine logique.
"Et d'abord, dit-il, essayons un
millésime ! Pourquoi ce malfaiteur n'aurait-il pas choisi
le millésime de l'année qui a vu naître Joam
Dacosta, cet innocent qu'il laissait condamner à sa place, -
ne fût ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour
lui ? Or, Joam Dacosta est né en 1804. Voyons ce que
donne 1804, pris comme nombre cryptologique !"
Et le juge Jarriquez, écrivant les
premières lettres du paragraphe, et les surmontant du nombre
1804, qu'il répéta trois fois, obtint cette nouvelle
formule :
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Puis, en remontant dans l'ordre alphabétique d'autant de lettres que comportait la valeur du chiffre, il obtint la série suivante :
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ce qui ne signifiait rien ! Et encore lui manquait-il trois
lettres qu'il avait dû remplacer par des points, parce que les
chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les trois lettres h,
d et d, ne donnaient pas de lettres correspondantes en
remontant la série alphabétique.
"Ce n'est pas encore cela !
s'écria le juge Jarriquez. Essayons d'un autre
nombre !"
Et il se demanda si, à défaut
de ce premier millésime, l'auteur du document n'aurait pas
plutôt choisi le millésime de l'année dans
laquelle le crime avait été commis.
Or, c'était en 1826.
Donc, procédant comme dessus, il
obtint la formule :
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ce qui lui donna :
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Même série insignifiante, ne
présentant aucun sens, plusieurs lettres manquant toujours
comme dans la formule précédente, et pour des raisons
semblables.
"Damné nombre ! s'écria le
magistrat. Il faut encore renoncer à celui-ci ! À
un autre ! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de contos
représentant le produit du vol ?" Or, la valeur des
diamants volés avait été estimée à
la somme de huit cent trente-quatre contos.
La formule fut donc ainsi
établie :
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ce qui donna ce résultat aussi peu satisfaisant que les autres :
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"Au diable le document et celui qui
l'imagina ! s'écria le juge Jarriquez en rejetant le
papier, qui s'envola à l'autre bout de la chambre. Un saint y
perdrait la patience et se ferait damner !"
Mais, ce moment de colère
passé, le magistrat, qui ne voulait point en avoir le
démenti, reprit le document. Ce qu'il avait fait pour les
premières lettres des divers paragraphes, il le refit pour les
dernières, - inutilement. Puis, tout ce que lui fournit son
imagination surexcitée, il le tenta. Successivement furent
essayés les nombres qui représentaient l'âge de
Joam Dacosta, que devait bien connaître l'auteur du crime, la
date de l'arrestation, la date de la condamnation prononcée
par la cour d'assises de Villa-Rica, la date fixée pour
l'exécution, etc., etc., jusqu'au nombre même des
victimes de l'attentat de Tijuco ! Rien ! toujours
rien !
Le juge Jarriquez était dans un
état d'exaspération qui pouvait réellement faire
craindre pour l'équilibre de ses facultés mentales. Il
se démenait, il se débattait, il luttait comme s'il
eût tenu un adversaire corps à corps ! Puis tout
à coup :
"Au hasard, s'écria-t-il, et que le
ciel me seconde, puisque la logique est impuissante !"
Sa main saisit le cordon d'une sonnette
pendue près de sa table de travail. Le timbre résonna
violemment, et le magistrat s'avança jusqu'à la porte
qu'il ouvrit :
"Bobo !" cria-t-il.
Quelques instants se passèrent.
Bobo, un noir affranchi qui était le
domestique privilégié du juge Jarriquez, ne paraissait
pas. Il était évident que Bobo n'osait pas entrer dans
la chambre de son maître.
Nouveau coup de sonnette ! Nouvel appel
de Bobo qui, dans son intérêt, croyait devoir faire le
sourd en cette occasion !
Enfin, troisième coup de sonnette, qui
démonta l'appareil et brisa le cordon. Cette fois, Bobo
parut.
"Que me veut mon maître ? demanda
Bobo en se tenant prudemment sur le seuil de la porte.
- Avance, sans prononcer un seul mot !"
répondit le magistrat, dont le regard enflammé fit
trembler le noir.
Bobo avança.
"Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien
attention à la demande que je vais te poser, et réponds
immédiatement, sans prendre même le temps de
réfléchir, ou je..."
Bobo, interloqué, les yeux fixes, la
bouche ouverte, assembla ses pieds dans la position du soldat sans
armes et attendit.
"Y es-tu ? lui demanda son
maître.
- J'y suis.
- Attention ! Dis-moi, sans chercher,
entends-tu bien, le premier nombre qui te passera par la
tête !
- Soixante-seize mille deux cent
vingt-trois", répondit Bobo tout d'une haleine.
Bobo, sans doute, avait pensé
complaire à son maître en lui répondant par un
nombre aussi élevé.
Le juge Jarriquez avait couru à sa
table, et, le crayon à la main, il avait établi sa
formule sur le nombre indiqué par Bobo, - lequel Bobo
n'était que l'interprète du hasard en cette
circonstance.
On le comprend, il eût
été par trop invraisemblable que ce nombre, 76223
eût été précisément celui qui
servait de clef au document.
Il ne produisit donc d'autre résultat
que d'amener à la bouche du juge Jarriquez un juron tellement
accentué que Bobo s'empressa de détaler au plus
vite.
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"Rien ! dit-il, cela ne donne
rien !"
Et, en effet, l'h placée sur
l'r ne pouvait s'exprimer par un chiffre, puisque dans l'ordre
alphabétique, cette lettre occupe un rang antérieur
à celui de la lettre r.
Le p, l'y, le j,
disposés sous les lettres o, t, e, seuls
se chiffraient par 1, 4, 5.
Quant à l's et à
l'l placés à la fin de ce mot, l'intervalle qui
les sépare du g et de l'a étant de douze
lettres, impossible de les exprimer par un seul chiffre. Donc, ils ne
correspondaient ni au g ni à l'a.
En ce moment, des cris terrifiants
s'élevèrent dans la rue, des cris de
désespoir.
Fragoso se précipita à l'une
des fenêtres qu'il ouvrit, avant que le magistrat n'eût
pu l'en empêcher.
La foule encombrait la rue. L'heure
était venue à laquelle le condamné allait sortir
de la prison, et un reflux de cette foule s'opérait dans la
direction de la place où se dressait le gibet.
Le juge Jarriquez, effrayant à voir,
tant son regard était fixe, dévorait les lignes du
document.
"Les dernières lettres !
murmura-t-il. Essayons encore les dernières
lettres !"
C'était le suprême espoir.
Et alors, d'une main, dont le tremblement
l'empêchait presque d'écrire, il disposa le nom d'Ortega
au-dessus des six dernières lettres du paragraphe, ainsi qu'il
venait de faire pour les six premières.
Un premier cri lui échappa. Il avait
vu, tout d'abord, que ces six dernières lettres étaient
inférieures dans l'ordre alphabétique à celles
qui composaient le nom d'Ortega, et que, par conséquent, elles
pourraient toutes se chiffrer et composer un nombre.
Et, en effet, lorsqu'il eut réduit la
formule, en remontant de la lettre inférieure du document
à la lettre supérieure du mot, il obtint :
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Le nombre, ainsi composé,
était 432513.
Mais ce nombre était-il enfin celui
qui avait présidé à la formation du
document ? Ne serait-il pas aussi faux que ceux qui avaient
été précédemment
essayés ?
En cet instant, les cris redoublèrent,
des cris de pitié qui trahissaient la sympathique
émotion de toute cette foule. Quelques minutes encore,
c'était tout ce qui restait à vivre au
condamné !
Fragoso, fou de douleur,
s'élança hors de la chambre !... Il voulait revoir
une dernière fois son bienfaiteur, qui allait mourir !...
Il voulait se jeter au-devant du funèbre cortège,
l'arrêter en criant : "Ne tuez pas ce juste ! Ne le
tuez pas !..."
Mais déjà le juge Jarriquez
avait disposé le nombre obtenu au-dessus des premières
lettres du paragraphe, en le répétant autant de fois
qu'il était nécessaire, comme suit :
| 4 | 3 | 2 | 5 | 1 | 3 | 4 | 3 | 2 | 5 | 1 | 3 | 4 | 3 | 2 | 5 | 1 | 3 | 4 | 3 | 2 | 5 | 1 | 3 |
| P | h | y | j | s | l | y | d | d | q | f | d | z | x | g | a | s | g | z | z | q | q | e | h |
Puis, reconstituant les lettres vraies en
remontant dans l'ordre alphabétique, il lut :
Le véritable auteur du vol
de...
Un hurlement de joie lui
échappa ! Ce nombre, 432513, c'était le nombre
tant cherché ! Le nom d'Ortega lui avait permis de le
refaire ! Il tenait enfin la clef du document, qui allait
incontestablement démontrer l'innocence de Joam Dacosta, et,
sans en lire davantage, il se précipita hors de son cabinet,
puis dans la rue, criant
"Arrêtez !
Arrêtez !"
Fendre la foule qui s'ouvrit devant ses pas,
courir à la prison, que le condamné quittait à
ce moment, pendant que sa femme, ses enfants, s'attachaient à
lui avec la violence du désespoir, ce ne fut que l'affaire
d'un instant pour le juge Jarriquez.
Arrivé devant Joam Dacosta, il ne
pouvait plus parler, mais sa main agitait le document, et, enfin, ce
mot s'échappait de ses lèvres :
"Innocent ! innocent !"
Allez sur la page du chiffre de Gronsfeld pour décrypter complètement le message.
Si vous n'avez pas envie, lisez encore le chapitre 19 de la Jangada pour connaître le dénouement.