La Jangada, de Jules Verne

Chapitre: XIX. Cryptographie dans l'art et la littérature Prérequis: Chiffre de Gronsfeld

La Jangada (sous-titre 800 lieues sur l'Amazone), titre étrange qui fascine, est un des livres les moins connus de Jules Verne. Le titre de la traduction anglaise de ce roman, The giant rift, nous éclaire sur cette jangada inconnue: le radeau géant. C'est, en effet, le nom brésilien donné à un train de troncs d'arbres flottants, lancé sur le fleuve par les exploitants de forêt du haut Amazone.
Jules Verne avait une admiration profonde pour le poète et maître américain du fantastique Edgar Allan Poe. Dans la Jangada (1881), Jules Verne rendit hommage à Edgar Allan Poe trois fois:
  • dans le chapitre XII (deuxième partie) Jules Verne se réfère explicitement à cette nouvelle fort célèbre "Le Scarabée d'Or" dans laquelle intervient le décryptement de messages écrits avec un chiffre secret;

  • dès les premières pages de la Jangada, Poe apparaît puisque l'amusant épisode du singe qui dérobe le précieux étui à Torrès est directement inspiré de la nouvelle "Double assassinat dans la rue morgue", où un orang-outang vole son rasoir à un marin;

  • la remontée en surface du cadavre de Torrès, provoquée par un coup de canon et l'ébranlement sonore des eaux, est analysée par Poe dans sa nouvelle "Le mystère de Marie Rogêt".

Le message chiffré représente un grand thème de l'oeuvre vernienne. Rappelons-nous l'usage, toujours ingénieux est toujours remarquablement bien amené, qu'il en fait dans "Le voyage au centre de la Terre" et, également, dans "Les enfants du capitaine Grant". Chaque fois, toute l'action dépendra du déchiffrage, soit définitif, soit supposé, selon qu'il est un cryptogramme ou un message dont certaines lettres ont été effacées accidentellement. Nous retrouverons également le codage à grille pour un message clef dans "Matthias Sandorf". Et encore dans l'extraordinaire nouvelle posthume "L'éternel Adam". Est-ce le simple désir d'un romancier astucieux qui sait l'art de déménager ces effets? Nullement. Ceci vient de ce que Jules Verne était un passionné de ce genre d'activité cérébrale.
Un dernier mot sur le roman. Maurice d'Ocagne, homme de science et mathématicien, a publié en 1931 un ouvrage intitulé "Hommes et choses de science". Il y raconte qu'en octobre 1881, La Jangada paraissant alors en feuilleton dans "Le magasin d'éducation et de récréation", un camarade nommé Saumaire, élève de l'Ecole Polytechnique comme lui, était parvenu à déchiffrer le cryptogramme, et ceci, bien sûr, avant que Jules Verne en donne la solution. L'histoire, peut-être enjolivée, prétend que Jules Verne vint à l'Ecole Polytechnique se faire expliquer par son jeune lecteur comment il avait procédé. Bien que d'Ocagne ne précise pas la méthode, Saumaire a probablement utilisé la méthode de Babbage/Kasiski, publiée en 1863, soit 18 ans plus tôt.


Nous reproduisons ci-dessous les extraits du roman où il est question du cryptogramme.

Première partie: chapitre I
Deuxième partie: chapitre XII, chapitre XIII, chapitre XIV, chapitre XVIII.


Jules Verne (1828-1905)


Première partie

Chapitre I : Un capitaine des bois

    "Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypohdvyrymhuhpuydkj
oxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggaymeqynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeub
vnrcredgruzblrmxyuhqhpzdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuu
exktogzgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd."


    L'homme qui tenait à la main le document, dont ce bizarre assemblage de lettres formait le dernier alinéa, resta quelques instants pensif, après l'avoir attentivement relu.
    Le document comptait une centaine de ces lignes, qui n'étaient pas même divisées par mots. Il semblait avoir été écrit depuis des années, et, sur la feuille d'épais papier que couvraient ces hiéroglyphes, le temps avait déjà mis sa patine jaunâtre.
    Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles été réunies ? Seul, cet homme eût pu le dire. En effet, il en est de ces langages chiffrés comme des serrures des coffres-forts modernes : ils se défendent de la même façon. Les combinaisons qu'ils présentent se comptent par milliards, et la vie d'un calculateur ne suffirait pas à les énoncer. Il faut le "mot" pour ouvrir le coffre de sûreté ; il faut le "chiffre" pour lire un cryptogramme de ce genre. Aussi, on le verra, celui-ci devait résister aux tentatives les plus ingénieuses, et cela, dans des circonstances de la plus haute gravité.
[...]


Deuxième partie

Chapitre XII : Le document

    C'était là, en effet, une très grave éventualité, que ni Joam Dacosta ni les siens n'avaient pu prévoir. En effet, - ceux qui n'ont pas perdu le souvenir de la première scène de cette histoire le savent -, le document était écrit sous une forme indéchiffrable, empruntée à l'un des nombreux systèmes en usage dans la cryptologie.
    Mais lequel ?
    C'est à le découvrir que toute l'ingéniosité dont peut faire preuve un cerveau humain allait être employée.
    Avant de congédier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit faire une copie exacte du document dont il voulait garder l'original, et il remit cette copie dûment collationnée aux deux jeunes gens, afin qu'ils puissent la communiquer au prisonnier.
    Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retirèrent, et, ne voulant pas tarder d'un instant à revoir Joam Dacosta, ils se rendirent aussitôt à la prison.
    Là, dans une rapide entrevue qu'ils eurent avec le prisonnier, ils lui firent connaître tout ce qui s'était passé.
    Joam Dacosta prit le document, l'examina avec attention. Puis, secouant la tête, il le rendit à son fils.
    "Peut-être, dit-il, y a-t-il dans cet écrit la preuve que je n'ai jamais pu produire ! Mais si cette preuve m'échappe, si toute l'honnêteté de ma vie passée ne plaide pas pour moi, je n'ai plus rien à attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre les mains de Dieu !"
    Tous le sentaient bien ! Si ce document demeurait indéchiffrable, la situation du condamné était au pire !
    "Nous trouverons, mon père ! s'écria Benito. Il n'y a pas de document de cette espèce qui puisse résister à l'examen ! Ayez confiance... oui ! confiance ! Le ciel nous a, miraculeusement pour ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, après avoir guidé notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas à guider notre esprit pour le lire !"
    Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel ; puis les trois jeunes gens, très émus, se retirèrent pour retourner directement à la jangada, où Yaquita les attendait.
    Là, Yaquita fut aussitôt mise au courant des nouveaux incidents qui s'étaient produits depuis la veille, la réapparition du corps de Torrès, la découverte du document et l'étrange forme sous laquelle le vrai coupable de l'attentat, le compagnon de l'aventurier, avait cru devoir l'écrire, sans doute pour qu'il ne le compromît pas, au cas où il serait tombé entre des mains étrangères.
    Naturellement Lina fut également instruite de cette inattendue complication et de la découverte qu'avait faite Fragoso, que Torrès était un ancien capitaine des bois, appartenant à cette milice qui opérait aux environs des bouches de la Madeira.
    "Mais dans quelles circonstances l'avez-vous donc rencontré ? demanda la jeune mulâtresse.
    - C'était pendant une de mes courses à travers la province des Amazones, répondit Fragoso, lorsque j'allais de village en village pour exercer mon métier.
    - Et cette cicatrice ?...
    - Voici ce qui s'était passé : Un jour, j'arrivais à la mission des Aranas, au moment où ce Torrès, que je n'avais jamais vu, s'était pris de querelle avec un de ses camarades, - du vilain monde que tout cela ! - et ladite querelle se termina par un coup de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c'est moi qui fus chargé de le panser, faute de médecin, et voilà comment j'ai fait sa connaissance !
    - Qu'importe, après tout, répliqua la jeune fille, que l'on sache ce qu'a été Torrès ! Ce n'est pas lui l'auteur du crime, et cela n'avancera pas beaucoup les choses !
    - Non, sans doute, répondit Fragoso, mais on finira bien par lire ce document, que diable ! et l'innocence de Joam Dacosta éclatera alors aux yeux de tous !"
    C'était aussi l'espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha. Aussi tous trois, enfermés dans la salle commune de l'habitation, passèrent-ils de longues heures à essayer de déchiffrer cette notice.
    Mais si c'était leur espoir, - il importe d'insister sur ce point -, c'était aussi, à tout le moins, celui du juge Jarriquez.
    Après avoir rédigé le rapport qui, à la suite de son interrogatoire, établissait l'identité de Joam Dacosta, le magistrat avait expédié ce rapport à la chancellerie, et il avait lieu de penser qu'il en avait fini, pour son compte, avec cette affaire. Il ne devait pas en être ainsi.
    En effet, il faut dire que, depuis la découverte du document, le juge Jarriquez se trouvait tout à coup transporté dans sa spécialité. Lui, le chercheur de combinaisons numériques, le résolveur de problèmes amusants, le déchiffreur de charades, rébus, logogryphes et autres, il était évidemment là dans son véritable élément.
    Or, à la pensée que ce document renfermait peut-être la justification de Joam Dacosta, il sentit se réveiller tous ses instincts d'analyste. Voilà donc qu'il avait devant les yeux un cryptogramme ! Aussi ne pensa-t-il plus qu'à en chercher le sens. Il n'aurait pas fallu le connaître pour douter qu'il y travaillerait jusqu'à en perdre le manger et le boire.
    Après le départ des jeunes gens, le juge Jarriquez s'était installé dans son cabinet. Sa porte, défendue à tous, lui assurait quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes étaient sur son nez, sa tabatière sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de mieux développer les finesses et sagacités de son cerveau, il saisit le document, et s'absorba dans une méditation qui devait bientôt se matérialiser sous la forme du monologue. Le digne magistrat était un de ces hommes en dehors, qui pensent plus volontiers tout haut que tout bas.
    "Procédons avec méthode, se dit-il. Sans méthode, pas de logique. Sans logique, pas de succès possible."
    Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien comprendre, d'un bout à l'autre.
    Ce document comprenait une centaine de lignes, qui étaient divisées en six paragraphes.
    "Hum ! fit le juge Jarriquez, après avoir réfléchi, vouloir m'exercer sur chaque paragraphe, l'un après l'autre, ce serait perdre inutilement un temps précieux. Il faut choisir, au contraire, un seul de ces alinéas, et choisir celui qui doit présenter le plus d'intérêt. Or, lequel se trouve dans ces conditions, si ce n'est le dernier, où doit nécessairement se résumer le récit de toute l'affaire ? Des noms propres peuvent me mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s'il est quelque part dans ce document, il ne peut évidemment manquer au dernier paragraphe."
    Le raisonnement du magistrat était logique. Très certainement il avait raison de vouloir d'abord exercer toutes les ressources de son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe.
    Le voici, ce paragraphe, - car il est nécessaire de le remettre sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste allait employer ses facultés à la découverte de la vérité.

    "Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypohdvyrymhuhpuydkj
oxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggaymeqynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeub
vnrcredgruzblrmxyuhqhpzdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuu
exktogzgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd."

    Tout d'abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document n'avaient été divisées ni par mots, ni même par phrases, et que la ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu'en rendre la lecture beaucoup plus difficile.
    "Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres semble former des mots, - j'entends de ces mots dont le nombre des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation !... Et d'abord, au début, je vois le mot phy... plus loin, le mot gas... Tiens !... ujugi... Ne dirait-on pas le nom de cette ville africaine sur les bords du Tanganaika ? Que vient faire cette cité dans tout cela ?... Plus loin, voilà le mot ypo. Est-ce donc du grec ? Ensuite, c'est rym... puy... jor ... phetoz... juggay... suz... gruz... Et, auparavant, red... let ... Bon ! voilà deux mots anglais !... Puis, ohe... syk ... Allons ! encore une fois le mot rym... puis, le mot oto ! ..."
    Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit à réfléchir pendant quelques instants.
    "Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement faite sont bizarres ! se dit-il. En vérité, rien n'indique leur provenance ! Les uns ont un air grec, les autres un aspect hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-là n'ont aucun air, - sans compter qu'il y a des séries de consonnes qui échappent à toute prononciation humaine ! Décidément il ne sera pas facile d'établir la clef de ce cryptogramme !"
    Les doigts du magistrat commencèrent à battre sur son bureau une sorte de diane, comme s'il eût voulu réveiller ses facultés endormies.
    "Voyons donc d'abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans ce paragraphe.
    Il compta, le crayon à la main.
    "Deux cent soixante-seize ! dit-il. Eh bien, il s'agit de déterminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres se trouvent assemblées les unes par rapport aux autres."
    Ce compte fut un peu plus long à établir. Le juge Jarriquez avait repris le document ; puis, son crayon à la main, il notait successivement chaque lettre suivant l'ordre alphabétique. Un quart d'heure après, il avait obtenu le tableau suivant :

a=3fois.
b=4-
c=3-
d=16-
e=9-
f=10-
g=13-
h=23-
i=4-
j=8-
k=9-
l=9-
m=9-
n=9-
o=12-
p=16-
q=16-
r=12-
s=10-
t=8-
u=17-
v=13-
x=12-
y=19-
z=12-
TOTAL... 276 fois.

    "Ah ! ah ! fit le juge Jarriquez, une première observation me frappe : c'est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres de l'alphabet ont été employées ! C'est assez étrange ! En effet, que l'on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu'il faut de lignes pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien rare si chacun des signes de l'alphabet y figure ! Après tout, ce peut être un simple effet du hasard."
    Puis, passant à un autre ordre d'idées :
    "Une question plus importante, se dit-il, c'est de voir si les voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale."
    Le magistrat reprit son crayon, fit le décompte des voyelles et obtint le calcul suivant :

a=3fois.
e=9-
i=4-
o=12-
u=17-
y=19-
TOTAL... 64 voyelles.

    "Ainsi, dit-il, il y a dans cet alinéa, soustraction faite, soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes ! Eh bien ! mais c'est la proportion normale, c'est-à-dire un cinquième environ, comme dans l'alphabet, où on compte six voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce document ait été écrit dans la langue de notre pays, mais que la signification de chaque lettre ait été seulement changée. Or, si elle a été modifiée régulièrement, si un b a toujours été représenté par un l, par exemple, un o par un v, un g par un k, un u par un r, etc., je veux perdre ma place de juge à Manao, si je n'arrive pas à lire ce document ! Eh ! qu'ai-je donc à faire, si ce n'est à procéder suivant la méthode de ce grand génie analytique, qui s'est nommé Edgard Poë !"
    Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion à une nouvelle du célèbre romancier américain, qui est un chef-d'œuvre. Qui n'a pas lu le Scarabée d'or ?
    Dans cette nouvelle, un cryptogramme, composé à la fois de chiffres, de lettres, de signes algébriques, d'astérisques, de points et virgules, est soumis à une méthode véritablement mathématique, et il parvient à être déchiffré dans des conditions extraordinaires, que les admirateurs de cet étrange esprit ne peuvent avoir oubliées.
    Il est vrai, de la lecture du document américain ne dépend que la découverte d'un trésor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et de l'honneur d'un homme ! Cette question d'en deviner le chiffre devait donc être bien autrement intéressante.
    Le magistrat, qui avait souvent lu et relu "son" Scarabée d'or, connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés par Edgard Poë, et il résolut de s'en servir dans cette occasion. En les utilisant, il était certain, comme il l'avait dit, que si la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, à lire le document relatif à Joam Dacosta.
    "Qu'a fait Edgard Poë ? se répétait-il. Avant tout, il a commencé par rechercher quel était le signe, - ici il n'y a que des lettres -, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espèce, que c'est la lettre h, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que cette proportion énorme suffit pour faire comprendre a priori que h ne signifie pas h, mais, au contraire, que h doit représenter la lettre qui se rencontre le plus fréquemment dans notre langue, puisque je dois supposer que le document est écrit en portugais. En anglais, en français, ce serait e, sans doute ; en italien ce serait i ou a ; en portugais ce serai a ou o. Ainsi donc, admettons, sauf modification ultérieure, que h signifie a ou o."
    Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle était la lettre qui, après l'h, figurait le plus grand nombre de fois dans la notice. Il fut amené ainsi à former le tableau suivant :

h=23fois.
y=19-
u=17-
d p q=16-
g v=13-
o r x z=12-
f s=10-
e k l n p=9-
j t=8-
b i=4-
a c=3-

    "Ainsi donc, la lettre a s'y trouve trois fois seulement, s'écria le magistrat, elle qui devrait s'y rencontrer le plus souvent ! Ah ! voilà bien qui prouve surabondamment que sa signification a été changée ! Et maintenant, après l'a ou l'o, quelles sont les lettres qui figurent le plus fréquemment dans notre langue ? Cherchons."
    Et le juge Jarriquez, avec une sagacité vraiment remarquable, qui dénotait chez lui un esprit très observateur, se lança dans cette nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu'imiter le romancier américain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand analyste qu'il était, avait pu se reconstituer un alphabet, correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, à le lire couramment.
    Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu'il ne fut point inférieur à son illustre maître. À force d'avoir "travaillé" les logogriphes, les mots carrés, les mots rectangulaires et autres énigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des lettres, et s'être habitué, soit de tête, soit la plume à la main, à en tirer la solution, il était déjà d'une certaine force à ces jeux d'esprit.
    En cette occasion, il n'eut donc pas de peine à établir l'ordre dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent, voyelles d'abord, consonnes ensuite. Trois heures après avoir commencé son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si son procédé était juste, devait lui donner la signification véritable des lettres employées dans le document.
    Il n'y avait donc plus qu'à appliquer successivement les lettres de cet alphabet à celles de la notice.
    Mais, avant de faire cette application, un peu d'émotion prit le juge Jarriquez. Il était tout entier, alors, à cette jouissance intellectuelle, - beaucoup plus grande qu'on ne le pense -, de l'homme qui, après plusieurs heures d'un travail opiniâtre, va voir apparaître le sens si impatiemment cherché d'un logogriphe.
    "Essayons donc, dit-il. En vérité, je serais bien surpris si je ne tenais pas le mot de l'énigme !"
    Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres, troublés par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez ; puis, il se courba de nouveau sur sa table.

    Son alphabet spécial d'une main, son document de l'autre, il commença à écrire, sous la première ligne du paragraphe, les lettres vraies, qui, d'après lui, devaient correspondre exactement à chaque lettre cryptographique.
    Après la première ligne, il en fit autant pour la deuxième, puis pour la troisième, puis pour la quatrième, et il arriva ainsi jusqu'à la fin de l'alinéa.
    L'original ! Il n'avait même pas voulu se permettre de voir, en écrivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots compréhensibles. Non ! pendant ce premier travail, son esprit s'était refusé à toute vérification de ce genre. Ce qu'il voulait, c'était se donner cette jouissance de lire tout d'un coup et tout d'une haleine.
    Cela fait :
    "Lisons !" s'écria-t-il.
    Et il lut.
    Quelle cacophonie, grand Dieu ! Les lignes qu'il avait formées avec les lettres de son alphabet n'avaient pas plus de sens que celle du document ! C'était une autre série de lettres, voilà tout, mais elles ne formaient aucun mot, elles n'avaient aucune valeur ! En somme, c'était tout aussi hiéroglyphique !
    "Diables de diables !" s'écria le juge Jarriquez.


Chapitre XIII : Où il est question de chiffre

    Il était sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorbé dans ce travail de casse-tête, - sans en être plus avancé -, avait absolument oublié l'heure du repas et l'heure du repos, lorsque l'on frappa à la porte de son cabinet.
    Il était temps. Une heure de plus, et toute la substance cérébrale du dépité magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur intense qui se dégageait de sa tête !
    Sur l'ordre d'entrer, qui fut donné d'une voix impatiente, la porte s'ouvrit, et Manoel se présenta.
    Le jeune médecin avait laissé ses amis, à bord de la jangada, aux prises avec cet indéchiffrable document , et il était venu revoir le juge Jarriquez. Il voulait savoir s'il avait été plus heureux dans ses recherches. Il venait lui demander s'il avait enfin découvert le système sur lequel reposait le cryptogramme.
    Le magistrat ne fut pas fâché de voir arriver Manoel.
    Il en était à ce degré de surexcitation du cerveau que la solitude exaspère. Quelqu'un à qui parler, voilà ce qu'il lui fallait, surtout si son interlocuteur se montrait aussi désireux que lui de pénétrer ce mystère. Manoel était donc bien son homme.
    "Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une première question. Avez-vous mieux réussi que nous ?...
    - Asseyez-vous d'abord, s'écria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva et se mit à arpenter la chambre. Asseyez-vous ! Si nous étions debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de l'autre, et mon cabinet serait trop étroit pour nous contenir !"
    Manoel s'assit et répéta sa question.
    "Non !... je n'ai pas été plus heureux ! répondit le magistrat. Je n'en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j'ai acquis une certitude !
    - Laquelle, monsieur, laquelle ?
    - C'est que le document est basé, non sur des signes conventionnels, mais sur ce qu'on appelle "chiffre" en cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre !
    - Eh bien, monsieur, répondit Manoel, ne peut-on toujours arriver à lire un document de ce genre ?
    - Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu'une lettre est invariablement représentée par la même lettre, quand un a, par exemple, est toujours un p, quand un p est toujours un x... sinon... non !
    - Et dans ce document ?...
    - Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le chiffre, pris arbitrairement, qui la commande ! Ainsi un b, qui aura été représenté par un k, deviendra plus tard un z, plus tard un m, ou un n, ou un f, ou toute autre lettre !
    - Et dans ce cas ?...
    - Dans ce cas, j'ai le regret de vous dire que le cryptogramme est absolument indéchiffrable !
    - Indéchiffrable ! s'écria Manoel. Non ! monsieur, nous finirons par trouver la clef de ce document, duquel dépend la vie d'un homme !"
    Manoel s'était levé, en proie à une surexcitation qu'il ne pouvait maîtriser. La réponse qu'il venait de recevoir était si désespérante qu'il se refusait à l'accepter pour définitive.
    Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d'une voix plus calme :
    "Et d'abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner à penser que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le disiez, que c'est un nombre ?
    - Écoutez-moi, jeune homme, répondit le juge Jarriquez, et vous serez bien obligé de vous rendre à l'évidence !"
    Le magistrat prit le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du travail qu'il avait fait.
    "J'ai commencé, dit-il, par traiter ce document comme je devais le faire, c'est-à-dire logiquement, en ne donnant rien au hasard, c'est-à-dire que, par l'application d'un alphabet basé sur la proportionnalité des lettres les plus usuelles de notre langue, j'ai cherché à en obtenir la lecture, en suivant les préceptes de notre immortel analyste , Edgard Poë !... Eh bien, ce qui lui avait réussi, a échoué !...
    - Échoué ! s'écria Manoel.
    - Oui, jeune homme, et j'aurais dû m'apercevoir tout d'abord que le succès, cherché de cette façon, n'était pas possible ! En vérité, un plus fort que moi ne s'y serait pas trompé !
    - Mais, pour Dieu ! s'écria Manoel, je voudrais comprendre, et je ne puis...
    - Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous attachant qu'à observer la disposition des lettres, et relisez-le tout entier.
    Manoel obéit.
    "Ne voyez-vous donc rien dans l'assemblage de certaines lettres qui soit bizarre ? demanda le magistrat.
    - Je ne vois rien, répondit Manoel, après avoir, pour la centième fois peut-être, parcouru les lignes du document.
    - Eh bien, bornez-vous à étudier le dernier paragraphe. Là, vous le comprenez, doit être le résumé de la notice tout entière. - Vous n'y voyez rien d'anormal ?
    - Rien.
    - Il y a, cependant, un détail qui prouve de la façon la plus absolue que le document est soumis à la loi d'un nombre.
    - Et c'est ?... demanda Manoel.
    - C'est, ou plutôt ce sont trois h que nous voyons juxtaposés à deux places différentes !"
    Ce que disait le juge Jarriquez était vrai et de nature à attirer l'attention. D'une part, les deux cent quatrième, deux cent cinquième et deux cent sixième lettres de l'alinéa, de l'autre, les deux cent cinquante-huitième, deux cent cinquante-neuvième et deux cent soixantième lettres étaient des h placés consécutivement. De là, cette particularité qui n'avait pas d'abord frappé le magistrat.
    "Et cela prouve ?... demanda Manoel, sans deviner quelle déduction il devait tirer de cet assemblage.
    - Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document repose sur la loi d'un nombre ! Cela démontre a priori que chaque lettre est modifiée par la vertu des chiffres de ce nombre et suivant la place qu'ils occupent !
    - Et pourquoi donc ?
    - Parce que dans aucune langue il n'y a de mots qui comportent le triplement de la même lettre !"
    Manoel fut frappé de l'argument, il y réfléchit et, en somme, n'y trouva rien à répondre.
    "Et si j'avais fait plus tôt cette observation, reprit le magistrat, je me serais épargné bien du mal, et un commencement de migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu'à l'occiput !
    - Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui échapper le peu d'espoir auquel il avait tenté de se rattacher encore, qu'entendez-vous par un chiffre ?
    - Disons un nombre !
    - Un nombre, si vous le voulez.
    - Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute explication !"
    Le juge Jarriquez s'assit à la table, prit une feuille de papier, un crayon, et dit :
    "Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la première venue, celle-ci, par exemple :

Le juge Jarriquez est doué d'un esprit très ingénieux.

    "J'écris cette phrase de manière à en espacer les lettres et j'obtiens cette ligne :

L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u é d' u n e s p r i t t r è s i n g é n i e u x

    Cela fait, le magistrat, - à qui sans doute cette phrase semblait contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste -, regarda Manoel bien en face, en disant :
    "Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de donner à cette succession naturelle de mots une forme cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit composé de trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le répétant autant de fois qu'il sera nécessaire pour atteindre la fin de la phrase, et de manière que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre. Voici ce que cela donne :

LejugeJarriquezestdouéd'unesprittrèsingénieux
42342342342342342342342342342342342342342342
    "Eh bien, monsieur Manoel, en remplaçant chaque lettre par la lettre qu'elle occupe dans l'ordre alphabétique en le descendant suivant la valeur du chiffre, j'obtiens ceci :

lmoins4égalep
e-2-y
j-3-m
u-4-z
g-2-i
e-3-h
et ainsi de suite.
    "Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en question, j'arrive à la fin de l'alphabet, sans avoir assez de lettres complémentaires à déduire, je le reprends par le commencement. C'est ce qui se passe pour la dernière lettre de mon nom, ce z, au-dessous duquel est placé le chiffre 3. Or, comme après le z, l'alphabet ne me fournit plus de lettres, je recommence à compter en reprenant par l'a, et dans ce cas :
zmoins3égalec
    "Cela dit, lorsque j'ai mené jusqu'à la fin ce système cryptographique, commandé par le nombre 423, - qui a été arbitrairement choisi, ne l'oubliez pas ! - la phrase que vous connaissez est alors remplacée par celle-ci :

Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz.

    "Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n'a-t-elle pas tout à fait l'aspect de celles du document en question ? Eh bien, qu'en ressort-il ? C'est que la signification de la lettre étant donnée par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre cryptographique qui se rapporte à la lettre vraie ne peut pas toujours être la même. Ainsi, dans cette phrase, le premier e est représenté par un g, mais le deuxième l'est par un h, le troisième par un g, le quatrième par un i ; un m correspond au premier j et un n au second ; des deux r de mon nom, l'un est représenté par un u, le second par un v ; le t du mot est devient un x et le t du mot esprit devient un y, tandis que celui du mot très est un v. Vous voyez donc bien que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n'arriverez jamais à lire ces lignes, et que, par conséquent, puisque le nombre qui fait la loi du document nous échappe, il restera indéchiffrable !"
    En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serrée, Manoel fut accablé d'abord ; mais, relevant la tête :
    "Non, s'écria-t-il, non monsieur ! Je ne renoncerai pas à l'espoir de découvrir ce nombre !
    - On le pourrait peut-être, répondit le juge Jarriquez, si les lignes du document avaient été divisées par mots !
    - Et pourquoi ?
    - Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d'affirmer en toute assurance, n'est-ce pas, que ce dernier paragraphe du document doit résumer tout ce qui a été écrit dans les paragraphes précédents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam Dacosta s'y trouve. Eh bien, si les lignes eussent été divisées par mots, en essayant chaque mot l'un après l'autre, - j'entends les mots composés de sept lettres comme l'est le nom de Dacosta -, il n'aurait pas été impossible de reconstituer le nombre qui est la clef du document.
    - Veuillez m'expliquer comment il faudrait procéder monsieur, demanda Manoel, qui voyait peut-être luire là un dernier espoir.
    - Rien n'est plus simple, répondit le juge Jarriquez. Prenons, par exemple, un des mots de la phrase que je viens d'écrire, - mon nom, si vous le voulez. Il est représenté dans le cryptogramme par cette bizarre succession de lettres : ncuvktzgc. Eh bien, en disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en plaçant en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l'une à l'autre dans l'ordre alphabétique, j'aurai la formule suivante :

"Entrenetjon compte4lettres.
-c-a-2-
-u-r-3-
-v-r-4-
-k-i-2-
-t-q-3-
-z-u-4-
-g-e-2-
-c-z-3-

    "Or, comment est composée la colonne des chiffres produits par cette opération très simple ? Vous le voyez ! des chiffres 423423423, etc., c'est-à-dire du nombre 423 plusieurs fois répété.
    - Oui ! cela est ! répondit Manoel.
    - Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l'ordre alphabétique de la fausse lettre à la lettre vraie, au lieu de le descendre de la vraie à la fausse, j'ai pu arriver aisément à reconstituer le nombre, et que ce nombre cherché est effectivement 423 que j'avais choisi comme clef de mon cryptogramme !
    - Eh bien ! monsieur, s'écria Manoel, si, comme cela doit être, le nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant successivement chaque lettre de ces lignes pour la première des six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver...
    - Cela serait possible, en effet, répondit le juge Jarriquez, mais à une condition cependant !
    - Laquelle ?
    - Ce serait que le premier chiffre du nombre vînt précisément tomber sous la première lettre du mot Dacosta, et vous m'accorderez bien que cela n'est aucunement probable !
    - En effet ! répondit Manoel, qui, devant cette improbabilité, sentait la dernière chance lui échapper.
    - Il faudrait donc s'en remettre au hasard seul, reprit le juge Jarriquez qui secoua la tête, et le hasard ne doit pas intervenir dans des recherches de ce genre !
    - Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous livrer ce nombre ?
    - Ce nombre, s'écria le magistrat, ce nombre ! Mais de combien de chiffres se compose-t-il ? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de neuf, de dix ? Est-il fait de chiffres différents, ce nombre, ou de chiffres plusieurs fois répétés ? Savez-vous bien, jeune homme, qu'avec les dix chiffres de la numération, en les employant tous, sans répétition aucune, on peut faire trois millions deux cent soixante-huit mille huit cents nombres différents, et que si plusieurs mêmes chiffres s'y trouvaient, ces millions de combinaisons s'accroîtraient encore ? Et savez-vous qu'en n'employant qu'une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents minutes dont se compose l'année à essayer chacun de ces nombres, il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de trois siècles, si chaque opération exigeait une heure ! Non ! vous demandez là l'impossible !
    - L'impossible, monsieur, répondit Manoel, c'est qu'un juste soit condamné, c'est que Joam Dacosta perde la vie et l'honneur, quand vous avez entre les mains la preuve matérielle de son innocence ! Voilà ce qui est impossible !
    - Ah ! jeune homme, s'écria le juge Jarriquez, qui vous dit, après tout, que ce Torrès n'ait pas menti, qu'il ait réellement eu entre les mains un document écrit par l'auteur du crime, que ce papier soit ce document et qu'il s'applique à Joam Dacosta ?
    - Qui le dit !..." répéta Manoel.
    Et sa tête retomba dans ses mains.
    En effet, rien ne prouvait d'une façon certaine que le document concernât l'affaire de l'arrayal diamantin. Rien même ne disait qu'il ne fût pas vide de tout sens, et qu'il n'eût pas été imaginé par Torrès lui-même, aussi capable de vouloir vendre une pièce fausse qu'une vraie !
    "N'importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se levant, n'importe ! Quelle que soit l'affaire à laquelle se rattache ce document, je ne renonce pas à en découvrir le chiffre ! Après tout, cela vaut bien un logogriphe ou un rébus !"
    Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint à la jangada, plus désespéré au retour qu'il ne l'était au départ.


Chapitre XIV : A tout hasard !

   Il était parfaitement acquis maintenant à l'esprit du digne magistrat que la clef du document était un nombre, composé de deux ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute déduction semblait être impuissante à le faire connaître.
    Ce fut cependant ce qu'entreprit, avec une véritable rage, le juge Jarriquez, et c'est à ce travail surhumain que, pendant cette journée du 28 août, il appliqua toutes ses facultés.
    Chercher ce nombre au hasard, c'était, il l'avait dit, vouloir se perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorbé plus que la vie d'un calculateur de premier ordre. Mais, si l'on ne devait aucunement compter sur le hasard, était-il donc impossible de procéder par le raisonnement ? Non, sans doute, et c'est à "raisonner jusqu'à la déraison", que le juge Jarriquez se donna tout entier, après avoir vainement cherché le repos dans quelques heures de sommeil.
    Qui eût pu pénétrer jusqu'à lui en ce moment, après avoir bravé les défenses formelles qui devaient protéger sa solitude, l'aurait trouvé, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de lettres embrouillées lui semblaient voltiger autour de sa tête.
    "Ah ! s'écriait-il, pourquoi ce misérable qui l'a écrit, quel qu'il soit, n'a-t-il pas séparé les mots de ce paragraphe ! On pourrait... on essayerait... Mais non ! Et cependant, s'il est réellement question dans ce document de cette affaire d'assassinat et de vol, il n'est pas possible que certains mots ne s'y trouvent, des mots tels qu'arrayal, diamants, Tijuco, Dacosta, d'autres, que sais-je ! et en les mettant en face de leurs équivalents cryptologiques, on pourrait arriver à reconstituer le nombre ! Mais rien ! Pas une seule séparation ! Un mot, rien qu'un seul !... Un mot de deux cent soixante-seize lettres !... Ah ! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le gueux qui a si malencontreusement compliqué son système ! Rien que pour cela, il mériterait deux cent soixante-seize mille fois la potence !"
    Et un violent coup de poing, porté sur le document, vint accentuer ce peu charitable souhait.
    "Mais enfin, reprit le magistrat, s'il m'est interdit d'aller chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne puis-je, à tout le moins, essayer de le découvrir soit au commencement soit à la fin de chaque paragraphe ? Peut-être y a-t-il là une chance qu'il ne faut pas négliger ?"
    Et s'emportant sur cette voie de déduction, le juge Jarriquez essaya successivement si les lettres qui commençaient ou finissaient les divers alinéas du document pouvaient correspondre à celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait nécessairement se trouver quelque part, - le mot Dacosta.
    Il n'en était rien.
    En effet, pour ne parler que du dernier alinéa et des sept lettres par lesquelles il débutait, la formule fut :

P

=

D

h

=

a

y

=

c

j

=

o

s

=

s

l

=

t

y

=

a

    Or, dès la première lettre, le juge Jarriquez fut arrêté dans ses calculs, puisque l'écart entre p et d dans l'ordre alphabétique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut évidemment être modifiée que par un seul.
    Il en était de même pour les sept dernières lettres du paragraphe p s u v j h b, dont la série commençait également par un p, qui ne pouvait en aucun cas représenter le d de Dacosta, puisqu'il en était séparé également par douze lettres.
    Donc, ce nom ne figurait pas à cette place.
    Même observation pour les mots arrayal et Tijuco, qui furent successivement essayés, et dont la construction ne correspondait pas davantage à la série des lettres cryptographiques.
    Après ce travail, le juge Jarriquez, la tête brisée, se leva, arpenta son cabinet, prit l'air à la fenêtre, poussa une sorte de rugissement dont le bruit fit partir toute une volée d'oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d'un mimosa, et il revint au document.
    Il le prit, il le tourna et le retourna.
    "Le coquin ! le gueux ! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par me rendre fou ! Mais, halte-là ! Du calme ! Ne perdons pas l'esprit ! Ce n'est pas le moment !"
    Puis, après avoir été se rafraîchir la tête dans une bonne ablution d'eau froide :
    "Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis déduire un nombre de l'arrangement de ces damnées lettres, voyons quel nombre a bien pu choisir l'auteur de ce document, en admettant qu'il soit aussi l'auteur du crime de Tijuco !"
    C'était une autre méthode de déductions, dans laquelle le magistrat allait se jeter, et peut-être avait-il raison, car cette méthode ne manquait pas d'une certaine logique.
    "Et d'abord, dit-il, essayons un millésime ! Pourquoi ce malfaiteur n'aurait-il pas choisi le millésime de l'année qui a vu naître Joam Dacosta, cet innocent qu'il laissait condamner à sa place, - ne fût ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui ? Or, Joam Dacosta est né en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris comme nombre cryptologique !"
    Et le juge Jarriquez, écrivant les premières lettres du paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu'il répéta trois fois, obtint cette nouvelle formule :

1804

1804

1804

phyj

slyd

dqfd

    Puis, en remontant dans l'ordre alphabétique d'autant de lettres que comportait la valeur du chiffre, il obtint la série suivante :

o.yf

rdy.

cif.

ce qui ne signifiait rien ! Et encore lui manquait-il trois lettres qu'il avait dû remplacer par des points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les trois lettres h, d et d, ne donnaient pas de lettres correspondantes en remontant la série alphabétique.
    "Ce n'est pas encore cela ! s'écria le juge Jarriquez. Essayons d'un autre nombre !"
    Et il se demanda si, à défaut de ce premier millésime, l'auteur du document n'aurait pas plutôt choisi le millésime de l'année dans laquelle le crime avait été commis.
    Or, c'était en 1826.
    Donc, procédant comme dessus, il obtint la formule :

1826

1826

1826

phyj

slyd

dqfd

ce qui lui donna :

o.vd

rdv.

cid.

    Même série insignifiante, ne présentant aucun sens, plusieurs lettres manquant toujours comme dans la formule précédente, et pour des raisons semblables.
    "Damné nombre ! s'écria le magistrat. Il faut encore renoncer à celui-ci ! À un autre ! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de contos représentant le produit du vol ?" Or, la valeur des diamants volés avait été estimée à la somme de huit cent trente-quatre contos.
    La formule fut donc ainsi établie :

834

834

834

834

phy

jsl

ydd

qfd

ce qui donna ce résultat aussi peu satisfaisant que les autres :

het

bph

pa.

ic.

    "Au diable le document et celui qui l'imagina ! s'écria le juge Jarriquez en rejetant le papier, qui s'envola à l'autre bout de la chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner !"
    Mais, ce moment de colère passé, le magistrat, qui ne voulait point en avoir le démenti, reprit le document. Ce qu'il avait fait pour les premières lettres des divers paragraphes, il le refit pour les dernières, - inutilement. Puis, tout ce que lui fournit son imagination surexcitée, il le tenta. Successivement furent essayés les nombres qui représentaient l'âge de Joam Dacosta, que devait bien connaître l'auteur du crime, la date de l'arrestation, la date de la condamnation prononcée par la cour d'assises de Villa-Rica, la date fixée pour l'exécution, etc., etc., jusqu'au nombre même des victimes de l'attentat de Tijuco ! Rien ! toujours rien !
    Le juge Jarriquez était dans un état d'exaspération qui pouvait réellement faire craindre pour l'équilibre de ses facultés mentales. Il se démenait, il se débattait, il luttait comme s'il eût tenu un adversaire corps à corps ! Puis tout à coup :
    "Au hasard, s'écria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la logique est impuissante !"
    Sa main saisit le cordon d'une sonnette pendue près de sa table de travail. Le timbre résonna violemment, et le magistrat s'avança jusqu'à la porte qu'il ouvrit :
    "Bobo !" cria-t-il.
    Quelques instants se passèrent.
    Bobo, un noir affranchi qui était le domestique privilégié du juge Jarriquez, ne paraissait pas. Il était évident que Bobo n'osait pas entrer dans la chambre de son maître.
    Nouveau coup de sonnette ! Nouvel appel de Bobo qui, dans son intérêt, croyait devoir faire le sourd en cette occasion !
    Enfin, troisième coup de sonnette, qui démonta l'appareil et brisa le cordon. Cette fois, Bobo parut.
    "Que me veut mon maître ? demanda Bobo en se tenant prudemment sur le seuil de la porte.
    - Avance, sans prononcer un seul mot !" répondit le magistrat, dont le regard enflammé fit trembler le noir.
    Bobo avança.
    "Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention à la demande que je vais te poser, et réponds immédiatement, sans prendre même le temps de réfléchir, ou je..."
    Bobo, interloqué, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses pieds dans la position du soldat sans armes et attendit.
    "Y es-tu ? lui demanda son maître.
    - J'y suis.
    - Attention ! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier nombre qui te passera par la tête !
    - Soixante-seize mille deux cent vingt-trois", répondit Bobo tout d'une haleine.
    Bobo, sans doute, avait pensé complaire à son maître en lui répondant par un nombre aussi élevé.
    Le juge Jarriquez avait couru à sa table, et, le crayon à la main, il avait établi sa formule sur le nombre indiqué par Bobo, - lequel Bobo n'était que l'interprète du hasard en cette circonstance.
    On le comprend, il eût été par trop invraisemblable que ce nombre, 76223 eût été précisément celui qui servait de clef au document.
    Il ne produisit donc d'autre résultat que d'amener à la bouche du juge Jarriquez un juron tellement accentué que Bobo s'empressa de détaler au plus vite.


Chapitre XVIII : Fragoso

[...]
    Ce qui était certain, c'est que cet Ortega appartenait depuis bien des années à la milice ; qu'une étroite camaraderie s'était nouée entre Torrès et lui, qu'on les voyait toujours ensemble, et que Torrès le veillait à son chevet lorsqu'il rendit le dernier soupir.
    Voilà tout ce que savait à ce sujet le chef de la milice, et il ne pouvait en dire davantage.
    Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants détails, et il repartit aussitôt.
    Mais, si le dévoué garçon n'apportait pas la preuve que cet Ortega fût l'auteur du crime de Tijuco, de la démarche qu'il venait de faire il résultait du moins ceci : c'est que Torrès avait dit la vérité, lorsqu'il affirmait qu'un de ses camarades de la milice était mort, et qu'il l'avait assisté à ses derniers moments.
    Quant à cette hypothèse qu'Ortega lui eût remis le document en question, elle devenait maintenant très admissible. Rien de plus probable aussi que ce document eût rapport à l'attentat, dont Ortega était réellement l'auteur, et qu'il renfermait l'aveu de sa culpabilité, accompagné de circonstances qui ne permettraient pas de la mettre en doute.
    Ainsi donc, si ce document avait pu être lu, si la clef en avait été trouvée, si le chiffre sur lequel reposait son système avait été connu, nul doute que la vérité se fût enfin fait jour !
    Mais ce chiffre, Fragoso ne le savait pas ! Quelques présomptions de plus, la quasi-certitude que l'aventurier n'avait rien inventé, certaines circonstances tendant à prouver que le secret de cette affaire était renfermé dans le document, voilà tout ce que le brave garçon rapportait de sa visite au chef de cette milice à laquelle avait appartenu Torrès.
    Et pourtant, si peu que ce fût, il avait hâte de tout conter au juge Jarriquez. Il savait qu'il n'y avait pas une heure à perdre, et voilà pourquoi, ce matin-là, vers huit heures, il arrivait, brisé de fatigue, à un demi-mille de Manao.
    Cette distance qui le séparait encore de la ville, Fragoso la franchit en quelques minutes. Une sorte de pressentiment irrésistible le poussait en avant, et il en était presque arrivé à croire que le salut de Joam Dacosta se trouvait maintenant entre ses mains.
    Soudain Fragoso s'arrêta, comme si ses pieds eussent irrésistiblement pris racine dans le sol.
    Il se trouvait à l'entrée de la petite place, sur laquelle s'ouvrait une des portes de la ville.
    Là, au milieu d'une foule déjà compacte, la dominant d'une vingtaine de pieds, se dressait le poteau du gibet, auquel pendait une corde.
    Fragoso sentit ses dernières forces l'abandonner. Il tomba. Ses yeux s'étaient involontairement fermés. Il ne voulait pas voir, et ces mots s'échappèrent de ses lèvres
    "Trop tard ! trop tard !..."
    Mais, par un effort surhumain, il se releva. Non ! il n'était pas trop tard ! Le corps de Joam Dacosta ne se balançait pas au bout de cette corde !
    "Le juge Jarriquez ! le juge Jarriquez !" cria Fragoso.
    Et, haletant, éperdu, il se jetait vers la porte de la ville, il remontait la principale rue de Manao, et tombait, à demi mort, sur le seuil de la maison du magistrat.
    La porte était fermée. Fragoso eut encore la force de frapper à cette porte.
    Un des serviteurs du magistrat vint ouvrir. Son maître ne voulait recevoir personne.
    Malgré cette défense, Fragoso, repoussa l'homme qui lui défendait l'entrée de la maison, et d'un bond il s'élança jusqu'au cabinet du juge.
    "Je reviens de la province où Torrès a fait son métier de capitaine des bois ! s'écria-t-il. Monsieur le juge, Torrès a dit vrai !... Suspendez... suspendez l'exécution !
    - Vous avez retrouvé cette milice ? Oui ! Et vous me rapportez le chiffre du document ?..."
    Fragoso ne répondit pas.
    "Alors, laissez-moi ! laissez-moi !" s'écria le juge Jarriquez, qui, en proie à un véritable accès de rage, saisit le document pour l'anéantir.
    Fragoso lui prit les mains et l'arrêta.
    "La vérité est là ! dit-il.
    - Je le sais, répondit le juge Jarriquez ; mais qu'est-ce qu'une vérité qui ne peut se faire jour !
    - Elle apparaîtra !... il le faut !... il le faut !
    - Encore une fois, avez-vous le chiffre ?...
    - Non ! répondit Fragoso, mais, je vous le répète, Torrès n'a pas menti !... Un de ses compagnons avec lequel il était étroitement lié est mort, il y a quelques mois, et il n'est pas douteux que cet homme lui ait remis le document qu'il venait vendre à Joam Dacosta !
    - Non ! répondit le juge Jarriquez, non !... cela n'est pas douteux... pour nous, mais cela n'a pas paru certain pour ceux qui disposent de la vie du condamné !... Laissez-moi !"
    Fragoso, repoussé, ne voulait pas quitter la place. À son tour, il se traînait aux pieds du magistrat.
    "Joam Dacosta est innocent ! s'écria-t-il. Vous ne pouvez le laisser mourir ! Ce n'est pas lui qui a commis le crime de Tijuco ! C'est le compagnon de Torrès, l'auteur du document ! C'est Ortega !..."
    À ce nom, le juge Jarriquez bondit. Puis, lorsqu'une sorte de calme eut succédé dans son esprit à la tempête qui s'y déchaînait, il retira le document de sa main crispée, il l'étendit sur sa table, il s'assit, et passant la main sur ses yeux :
    "Ce nom !... dit-il... Ortega !... Essayons !"
    Et le voilà, procédant avec ce nouveau nom, rapporté par Fragoso, comme il avait déjà fait avec les autres noms propres vainement essayés par lui. Après l'avoir disposé au-dessus des six premières lettres du paragraphe, il obtint la formule suivante :

O

r

t

e

g

a

P

h

y

j

s

l

    "Rien ! dit-il, cela ne donne rien !"
    Et, en effet, l'h placée sur l'r ne pouvait s'exprimer par un chiffre, puisque dans l'ordre alphabétique, cette lettre occupe un rang antérieur à celui de la lettre r.
    Le p, l'y, le j, disposés sous les lettres o, t, e, seuls se chiffraient par 1, 4, 5.
    Quant à l's et à l'l placés à la fin de ce mot, l'intervalle qui les sépare du g et de l'a étant de douze lettres, impossible de les exprimer par un seul chiffre. Donc, ils ne correspondaient ni au g ni à l'a.
    En ce moment, des cris terrifiants s'élevèrent dans la rue, des cris de désespoir.
    Fragoso se précipita à l'une des fenêtres qu'il ouvrit, avant que le magistrat n'eût pu l'en empêcher.
    La foule encombrait la rue. L'heure était venue à laquelle le condamné allait sortir de la prison, et un reflux de cette foule s'opérait dans la direction de la place où se dressait le gibet.
    Le juge Jarriquez, effrayant à voir, tant son regard était fixe, dévorait les lignes du document.
    "Les dernières lettres ! murmura-t-il. Essayons encore les dernières lettres !"
    C'était le suprême espoir.
    Et alors, d'une main, dont le tremblement l'empêchait presque d'écrire, il disposa le nom d'Ortega au-dessus des six dernières lettres du paragraphe, ainsi qu'il venait de faire pour les six premières.
    Un premier cri lui échappa. Il avait vu, tout d'abord, que ces six dernières lettres étaient inférieures dans l'ordre alphabétique à celles qui composaient le nom d'Ortega, et que, par conséquent, elles pourraient toutes se chiffrer et composer un nombre.
    Et, en effet, lorsqu'il eut réduit la formule, en remontant de la lettre inférieure du document à la lettre supérieure du mot, il obtint :

O

r

t

e

g

a

4

3

2

5

1

3

S

u

v

j

h

d

    Le nombre, ainsi composé, était 432513.
    Mais ce nombre était-il enfin celui qui avait présidé à la formation du document ? Ne serait-il pas aussi faux que ceux qui avaient été précédemment essayés ?
    En cet instant, les cris redoublèrent, des cris de pitié qui trahissaient la sympathique émotion de toute cette foule. Quelques minutes encore, c'était tout ce qui restait à vivre au condamné !
    Fragoso, fou de douleur, s'élança hors de la chambre !... Il voulait revoir une dernière fois son bienfaiteur, qui allait mourir !... Il voulait se jeter au-devant du funèbre cortège, l'arrêter en criant : "Ne tuez pas ce juste ! Ne le tuez pas !..."
    Mais déjà le juge Jarriquez avait disposé le nombre obtenu au-dessus des premières lettres du paragraphe, en le répétant autant de fois qu'il était nécessaire, comme suit :

4 3 2 5 1 3 4 3 2 5 1 3 4 3 2 5 1 3 4 3 2 5 1 3
P h y j s l y d d q f d z x g a s g z z q q e h

    Puis, reconstituant les lettres vraies en remontant dans l'ordre alphabétique, il lut :
    Le véritable auteur du vol de...
    Un hurlement de joie lui échappa ! Ce nombre, 432513, c'était le nombre tant cherché ! Le nom d'Ortega lui avait permis de le refaire ! Il tenait enfin la clef du document, qui allait incontestablement démontrer l'innocence de Joam Dacosta, et, sans en lire davantage, il se précipita hors de son cabinet, puis dans la rue, criant
    "Arrêtez ! Arrêtez !"
    Fendre la foule qui s'ouvrit devant ses pas, courir à la prison, que le condamné quittait à ce moment, pendant que sa femme, ses enfants, s'attachaient à lui avec la violence du désespoir, ce ne fut que l'affaire d'un instant pour le juge Jarriquez.
    Arrivé devant Joam Dacosta, il ne pouvait plus parler, mais sa main agitait le document, et, enfin, ce mot s'échappait de ses lèvres :
    "Innocent ! innocent !"


Exercice

Le chiffre utilisé ici est le chiffre de Gronsfeld (une variante du chiffre de Vigenère). Le juge Jarriquez utilise l'attaque par mot probable pour décrypter le message secret!

Allez sur la page du chiffre de Gronsfeld pour décrypter complètement le message.

Si vous n'avez pas envie, lisez encore le chapitre 19 de la Jangada pour connaître le dénouement.


Références


Didier Müller, 11.12.02