<f 10v>   MAINTENANT pour venir à nostre subject desoccultes manieres d'escrire, communement appellees Chiffres, l'usage en aesté de fort longuemain, voire apair presque de l'escriture, s'iln'est devant: Car les Hieroglyphiques des Egyptiens, Ethiopiens, Persessouverains mages entre tous les autres, les Brachmanes, et Gymnosophistes,qui sont les Indiens orientaux, que Moyse Egyptien au 3. de son directeurappelle les Zabiens, et en compte d'estranges merveilles, ne sont àproprement parler, qu'une maniere de chiffres; Bien est vray que nompasdistincts en lettres, syllabes, et dictions, pour en teistreparticulierement une clause; ains certaines marques et notes comprenanschacune endroit soy quelque sens entier; ainsi que font à peu-presnos devises, dont elles sont fort approchantes; pour representer quelquemystere de la divinité, ou secret de nature; ainsi qu'on peult veoiren Orus Apollo, Chaeremon, et autres: Des modernes, puis cent ans ença, s'y est fort heureusement exercé l'autheur du livreintitulé Polyphile. Nous encore usons de ce mot chiffre , pourun accouplement de lettres entrelassees, contenans les premieres du nom etsurnom, de quelqu'un et quelqu'une, de la plus plaisante forme qu'on y peulttrouver. Et les narrations des Indes occidentales portent; qu'à<f 11r> Mexico ou Temestitan, lors que Fernand Cortes la conquitpour l'Empereur Charles le Quint, furent trouvez certains memoires etpancartes contenans les gestes des Rois de ceste region, par des figuresd'hommes et animaux: Et quelques dix ou douze ans puisapres, d'un autrecosté au Peru, une grand'quantité de cordelettes de cottondans le cabinet du Roy Atabalipa, que les Indiens appellent QuipposCamaios, noüees à guise de patenostres de diversescouleurs, selon les choses qu'ils vouloient representer, le nombre desquelsnoeuds au reste marquoit les ans que leurs Ingues ou Caciques avoientregné. Mais pour venir aux chiffres desquels nous pretendonstraicter, qui sont une vraye escriture complecte, par où se peuventexprimer toutes sortes de conceptions, et par le menu, d'autant qu'elle estformee de caracteres particuliers, consistans en figure, ordre, etpuissance; (Je laisse à part les artifices de lettres non apparentes,comme trop vulgaires pour le jourd'huy, et pueriles; Neaumoins nous entoucherons quelque mot à la fin, avec des ruzes et inventions decacher furtivement les depesches;)
Chiffre des Rois de Lacedemone.
la Scytale des Lacedemoniens, invention d'Archimede Syracusain, nousmonstre assez en Aulugelle liv. 17. chap. 9. l'antiquité de cesoccultes et desrobbees sortes d'escrire. C'estoit un baston rond oucarré, d'environ trois doigts en diametre, long de pied et demy,autour duquel on reploioit comme une longue liste ou bande de papier ou deparchemin, de la largeur de quelques deux <f 11v> poulces, en sorteque les entortillemens enjamboient fort dru et menu l'un sur l'autre,à la distance seulement d'un bon dos de cousteau, ou peu plus. Etapres l'avoir ferm'arrestee és deux bouts avec de la cire, etmarqué le commencement, on escrivoit le long des faces sur lesreplis, tant que le subject se pouvoit estendre, et qu'il y en pouvoittenir: lesquels estans desveloppez, tous les mots, voire la plus grand-partdes lettres se trouvoient couppees par le milieu, à biengrand'distance encore les unes des autres; sans qu'il fust possible de lesrassembler, qu'on n'eust un semblable baston adjuxté au mesmecalibre, pour les y entortiller comme au precedant, et remettre le tout enson ordre et assiette deüe. Il est la mesme fait mention outreplus dela ruze de Jules Cesar, qui en ses secretes depesches souloit user decertaines transpositions, mettant les lettres l'une pour l'autre, toutes desuitte, sans aucune distinction de vocables: Dequoy le grammairien Probusauroit fait un traicté à part, de la maniere de les lire: maisbien maigre devoit-il estre, attendu le simple artifice qui y estoit, selonle tesmoignage de Suetone en sa vie au chap. 56. Per notas scripsit sicstructo literarum ordine, vt nullum verbum effici posset: Quae si quisinuestigare et persequi vellet, quartam elementorum literam, id est, D proA, et perinde reliquas commutabat. Et en celle d'Auguste 88. Quoties autem per notam scribit, B pro A, C pro B, ac deinceps eadem rationesequentes literas ponit: Pro x autem duplex a a. Mais tout cela estoitbien grossier, et fort aisé à descouvrir:<f 12r> trop plus ingenieux et subtils ont esté en cesinventions les autres qui sont venus du depuis; et ne fault point faire dedoubte qu'il n'y en ait assez de belles et exquises cachees, que les gensd'esprit se {se se} trassent et pourpensent pour eux; dont ils sont jalouxet avares, sans en vouloir faire part au publicq, suivant la maxime; Que levin, l'amour, et le secret esventés perdent leur principale grace etvigueur: Car ceste campagne d'inventions large et ouverte de tous costez,n'a aucunes limites ne bornes dont elle puisse estre restreinte. Et àquel propos, diront ils, divulguer ainsi ces beaux artifices, ny lesprostituer indifferemment à chacun ? attendu mesme que pour les abbusqu'on en peult commettre, ils s'en doit attendre plus de mal qued'utilité. Cela, nous le démeslerons cy apres: Au surplus ceuxqui jusques icy en ont mis quelque chose dehors, entre les autres aesté l'abbé Tritheme; et Cardan incidemment par endroits; puisBaptiste Porte Neapolitain en un juste volume à part,intitulé, De furtiuis literarum notis; où toutesfoisce à quoy il insiste le plus, est d'enseigner les moiens dedechiffrer sans alphabet; exercice certes d'un inestimable rompement decerveau, et en fin un travail tout inglorieux; joinct qu'avec toutes lesreigles et maximes qu'on en peut donner, dont il y en a à laverité qui y apportent beaucoup de lumiere, il se trouvera àl'encontre assez de manieres de chiffres du tout inexpugnables etinvincibles, à qui n'en aura le secret: Aussi n'en traicteront nous<f 12v> gueres d'autres; parquoy tous les expediens dessusdictsviennent à s'y amortir et esteindre, et ne sortent aucun effect.Quant à Tritheme, ça esté à la verité lepremier qui a faict le chemin aux autres, à tout le moinspubliquement; et ce en deux grands et laborieux ouvrages, l'unimprimé, assavoir la Polygraphie, et l'autre non, qui est laSteganographie, dont le precedant n'est que comme un precurseur, s'il estvray au moins ce qu'il en promet en son epistre à un Bostius del'ordre des Carmes, là où il ne parle que de quatre livres:mais en sa preface à l'Empereur Maximilian sur ladicte Polygraphie,il en promet huict; entrepris, ce dict-il, à l'instance de l'electeurPalatin Philippes, dont l'an 1499. il estoit sur l'achevement du troisiesme.J'ay veu ces trois livres-là escrits à la main en plusieursendroits de l'Allemagne et Italie, esquels il n'y a autre chose que certainsformulaires de prieres et oraisons, avec les noms, marques, et caracteresde tout-plein d'esprits; Ce qui pourroit avoir meu Bouillus de le taxer encest endroit d'art magique, dequoy neaumoins il tasche bien de se purger,jurant, protestant, et appellant Dieu à tesmoin, le tout estre selonla seule voye naturelle, et la dexterité de l'entendement. Quoy quece soit il est bien malaisé d'y cognoistre rien: Et faudroit pour monregard le sier par le beau milieu, comme quelqu'un fit autrefois lepoëme de la Cassandre de Lycophron, pour veoir ce qu'il y avoitaudedans, puis qu'on n'y pouvoit rien discerner par dehors: ou<f 13r> bien, comme on dict aussi avoir faict S. Hierosme desSatyres de Perse, dont ne pouvant assez bien comprendre à songré les enigmes et obscuritez, Intellecturis ignibus illededit: Parquoy non mal à propos auroit dit le bon hermiteRaymond Lulle, bien qu'en son lourdois, Scriptura quae vsui nequitintelligi, pro non scripta censeatur. Outre donques que ces troislivres sont comme inutiles, qui n'auroit la clef du secret, ils ne mesemblent pas avoir rien de commun avec les quatre dessusdicts mentionnez enl'epistre de Bostius: le premier d'iceux, selon qu'il promet, contenant plusde cent manieres d'escriture occulte, pour exprimer en infinies sortes toutce qu'on vouldra, sans aucunes transpositions ny commutations de lettresl'une pour l'autre; ny qu'on puisse en rien soupçonner que ce soitchiffre, soubs lequel il y ait autre sens caché que celuy qu'on voiten apert; attendu que ce sont tous mots clairs et intelligibles, d'unesuitte de paroles congruës; mais en l'interieur il y a toute une autrechose reservée à celuy qui entend l'artifice: et decelà il en ameine un exemple que nous produirons cy apres en sonlieu. Le second livre trop plus admirable que le precedant, est detransmettre sa pensee à qui qu'on voudra, pourveu qu'il sçachele secret; et à quelque longue distance que ce puisse estre; voireà plus de cent lieües d'Allemagne; sans paroles, sansescripture, marques, signes, ne notes quelconques; par un messagier qui n'ensçaura rien; et pourtant ne le pourroit descouvrir, quand<f 13v> bien il seroit gehenné, tortionné de toutessortes les plus cruelles: et sans message encore, voire à un qui fustemprisonné trois lieües avant soubs la terre; à toutesheures, et en tous lieux, sans aucune superstition, ny aide et moien decoadjuteurs esprits, ains par la seule voye de nature. Et combien, adjousteAgrippa, liv. premier, chap. 6. de son occulte philosophie, où ilallegue de sçavoir l'artifice; que le temps auquel cela se doibteffectuer ne se puisse precisement limiter ne prescrire, si faut ilnomméement que ce soit en l'espace de 24. heures. Le troisiesme livremonstrera à une persone idiote ignorante, qui n'aura onques sceu unseul mot de Latin, en moins de deux heures, à le lire, et escrirepassablement, en tout ce qu'il voudra exprimer de ses conceptions. Et lequatriesme, de les faire entendre à table beuvant, mangeant,devisant, à tel qu'il voudra; au sermon, à la Messe, àVespres, joüant des orgues et chantant; et en somme faisant toutesautres actions librement, sans les interrompre ne destourber pour cela; nyinterposer aucunes paroles, escriture, marques ne signes, voire àyeulx cloz; avec telles autres infinies merveilles, excedans presque toutehumaine creance; si ce n'estoient que nous en voyons quelques-unes quid'arrivee sembleroient impossibles totalement; dont quand l'on en voit laverité par effect, et qu'on en cognoist la maniere, on les tient nonque pour faciles, ains pour ridicules. Et de faict qui eust sceu comprendreles admirables abregemens <f 14r> de l'Imprimerie; et les horriblesexecutions de la pouldre à canon, consistant de si peu d'ingrediens,et d'un si legier artifice, si l'on ne les eust touchez au doigt et àl'oeil par experience ? Et qui proposeroit à quelqu'un, de luy fairelire à travers une muraille solide de trois pieds despoiz, ce qu'onescriroit de l'autre costé, ne seroit-il pas reputé pour uneffronté afronteur ? Ce neaumoins cela est bien aisé àfaire, par le moien de quelque grosse piece d'Aymant, qui ait le pouvoir,comme j'en ay assez veu en plusieurs endroicts, d'esmouvoir et fairebransler l'esguille d'un quadran, à ceste interposition et distance;lequel soit assis sur un tiers de cercle divisé en vingt espaces,chacun servant pour une lettre de nostre alphabet; car tout ainsi quel'esguille branslera, et s'arrestera à l'un des costez (il en fautdeux, et du tout semblables, un de chaque part, situez à l'opposite)l'autre fera tout de mesme, et pourtant marquera lettre par lettre tout cequ'on voudra exprimer. Je ne diz pas qu'il y ait aucune commoditédont on se peust prevalloir ny servir en rien, mais tant est que cela sefaict, et bien aisément, et par la seule voye de nature; ce qu'avantqu'en sçavoir la cause, et maniere d'y proceder, sembloit estre horsde toute la puissance des hommes: Si que je l'ay seulement alleguépour monstrer, qu'on ne doibt pas du tout rejecter, ny tenir à fableet mensonge beaucoup de choses, qui de prime-face surpassent nostreapprehention. Et paraventure que la plus <f 14v> grand'part despromesses susdites seroient de mesme; plustost pour une monstre et espreuvede quelque vivacité d'esprit, que pour usage qui s'en peust tirer;comme seroient certaines grimasses et mines des yeux, et de la bouche;gesticulations des doigts, des mains, des espaules; marches compassees desjambes; postures et assiette des pieds, et semblables notes que touche Ovideen ses Amours; Multa supercilio, multa loquare notis; Dont oninstruit les jeunes novices és monasteres, ausquels il n'est pasloisible de parler au convent, à demander leurs menues necessitez parces signes, qui representent chacun leur mot. Il y a d'autres artificesencore de se faire entendre distinctement par les doigts, ainsi qu'est ladactylogie de Beda; lequel a assez ingenieusement enseigné quant etquant, la maniere de compter par iceux; mais non pas esté le premierautheur de cela; car nous en voyons quelques traicts dedans Pline, liv. 34.chap. 7. qui a esté bien long temps avant luy; d'une statue dedieepar le Roy Numa à Janus, dont l'assiette et disposition des doigtsmonstroient le nombre de ccclxv. autant qu'il y a de jours en l'annee. Etpourtant il ne fault pas du tout mescroire ne rien desdaigner en telleschoses; tesmoin cest amer repentir trop à tard d'Alexandre, auquelun quidam incogneu et de peu d'estime, estant venu faire une ouverturetres-importante pour ses affaires, d'avoir nouvelle responce en six ou septjours, de la Macedoine jusqu'és haultes regions de l'Asie, làoù les courriers y mettoient ordinairement plus <f 15r> desix sepmaines, il la reiecta d'arrivee, comme une vraye piperie impossibleà effectuer: Puis y aiant mieux pensé à loisir, il lefit chercher, mais pour neant, car il n'en peut onques depuis avoirnouvelles: Et peut estre que c'estoit quelque pastre, lequel norry toute savie parmy les montagnes de ces quartiers là, en y gardant sestrouppeaux auroit rencontré de fortune quelques crevasses àl'escart; ainsi que fit finablement Sebastian de Magalhanes le destroit desIndes, pour passer de la mer de Nort en celle de Sur; et par ce moien l'unet l'autre accourcir en bien peu de temps un fort long destour de chemin,incogneu à tous. Car il y a beaucoup de choses tres-admirables, maisqui pour cela n'outrepassent pas si insolemment les barrieres de nostrecreance, que fait cest ainsi envoier au loin nos interieures passees, sansaucun porteur de pacquet, sans aucun message ne lettres; ny rien qui puisseen tenir lieu: attendu mesme qu'il n'y a aucune interposition{interporsition} d'esprits, à leur dire; lesquels quant ainsi seroit,je ne doute point qu'ils ne s'y trouvassent bien empeschez, si d'aventurece n'estoit par l'expres commandement ou permission de celuy qui seul peultfaire telles merveilles. Non-pourtant Agrippa l'a sceu, qui est unrenforcement de tesmoin; car à quel propos l'eust-il voulu ainsiaffermer par expres ? Qu'Agrippa l'aye sceu ou non sceu, cela n'importe pasbeaucoup de le croire, ou de le descroire, parce que ce n'est pas un articlede foy; mais je soupçonnerois aisément, si ce n'est ce qu'ilexplique au 3. <f 15v> liv. chap. 43. Quorum virtus imaginatiuaest fortissima, ita vt se possit insinuare cui velit, nulla loci nequetemporis intercapedine impedita; &c. Que ce fust ce Da mihitalentum vt scisse videaris. Denys Tyran de Sarragosse, et de laplus-part de Sicile; à cause de ses cruels et iniques comportemensexecrables, odieux, abhorré, detesté et de Dieu, et deshommes, se retrouvant en une peine perpetuelle pour les aguets qu'on luydressoit, un passant le vint aborder en pleine audience, affronteur de vray,mais d'une invention fort galante; qui luy va dire: Seigneur tu sçaisle mauvais vouloir qu'on te porte, et quantes manieres de gens conspirentordinairement contre toy, dont tu as tant d'affaire à te preserver:si tu me veux donner un talent d'or,
Ce sont 6000. escus.
autant veux-je avoir pour ma peine, je t'enseigneray un moien que nuldesormais ne pourra machiner contre toy rien quelconque, que tu ne ledescouvre aussi tost. Le Tyran y presta l'oreille; et l'ayant appelléà part en son cabinet, luy demande quel pouvoit estre cest artifice;avec promesse de le contenter à son mot, voire mieux si cela luyreüssisoit. Ce n'est rien à la verité, dit-il lors, nyne peult estre, comme toymesme puis sçavoir; car il n'appartient forsaux dieux de descouvrir le coeur des hommes; mais voicy où la chosebat: On voit assez combien tu es tenant et rapedenare de ton naturel, si quetu ne desgainerois pas volontiers une telle somme qu'à bonnesenseignes; Donne la moy donques, et on ne fera point de doute que tu n'ayessceu le secret; au moien dequoy chacun<f 16r> se gardera de mesprendre. Il la luy donna, et luy fitd'abondant d'autres graces, si que tous en conceurent une telle opinion, quepersone n'osa plus de là en-avant rien attenter encontre luy. A cestexemple je voudrois dire, que plusieurs sont, qui pour s'acquerir quelquebruit et reputation sur les autres, feignent sçavoir beaucoup dechoses, à quoy jamais ils ne parvindrent, trascendantes la communeopinion des hommes: mais ils ne laissent pour cela de trouver soubs l'ombreet credit de leur vaine jactance, des assentateurs et partialistes, qui leurfont la court, pour en mendier, à guise d'une autre Chananee, lesmiettes et petits fragments qui viennent à tomber soubs la table:tant nous sommes d'une tendre credulité, és choses mesmesoù il y a le moins d'apparence. Et pourroit estre qu'Agrippa fust decest escot, et qu'il se seroit voulu attribuer la consçachance deplusieurs secrets, qui paradventure ne sont pas arrivez jusqu'a luy:mesmement de l'esprit de l'or, qu'il afferme avoir sceu extraire d'avec soncorps, dont il auroit converty en fin or l'argent et le cuivre, nontoutesfois sinon autant que montoit le poiz de celuy duquel il avoitesté separé, et non plus; Est enim (ce dict-il) spiritus ille forma extensa, et non intensa; ideóque non potest vltrasuam mensuram imperfectum corpus in perfectum transmutare; quod tamen fierialio artificio non inficior. Mais par le progres de ses oeuvres il nemonstre pas, d'avoir esté si expert ne si advancé éschimiques, qu'il ait penetré si avant.
<f 16v> Artifice pour tirer la teinture de l'or.
<f 16r> Trop bien quelques-uns <f 16v> se sont essaiez de tirercest esprit ou plustost teinture, par le moien de la Pierre-ponce, seche surtoutes autres substances, et privée entierement de tout sel;calcinant des lamines d'or deliees comme du parchemin, dans icelle, lict surlict, en un fort feu de reverberation par deux ou trois jours; Puisrefondant lesdites lamines, et les calcinant de nouveau, applaties commeauparavant; si qu'à la huict ou dixiesme reïteration, l'orrevient de 24. caracts, presqu'à seize; et comme au tiltre du letton:Puis avec de bon vinaigre distillé trois ou quatre fois, on extraitladite teinture, embeüe dans la secheresse de la Pierre-ponce; et apresavoir evaporé le vinaigre, reste au fonds certaine gomme de couleurde rubiz, qu'on fixe avec des huilles et liqueurs convenables; mais elle estplus propre aux medicaments qu'à la transmutation des metaulx.
  OR pour reprendre nostre propos, car ceste digression n'aesté, que pour monstrer le danger et inconvenient qu'il y ad'adjouster legierement foy à tout ce qu'on trouve dedans les livres;les promesses et asseurances de ces deux Tritheme et Agrippe, ontincité beaucoup de bons entendemens, à enquerir le moien deceste transmission de pensee, sans sortir hors de la nature, comme ilsl'afferment: Surquoy quelques-uns ont imaginé, qu'il y avoit uneespece d'Aymant, dont les pieces choisies ainsi qu'il fault, l'une àun bout, et l'autre à l'autre, ont une telle sympathie etcorrespondence, qu'on ne sçauroit esbranler, <f 17r> et puisarrester une esguille frottee de l'une, que sa compagne ne face de mesmetout au propre instant; Parquoy trassant un alphabet autour d'un cercle,marqué de lettres en lieu des heures; au milieu duquel soit assis unquadrant avec l'une de ces esguilles, l'effect s'en ensuivra tout pareil;que celuy que nous avons allegué cy dessus pour lire à traversles murailles. Mais quant bien cela seroit vray, dont neaumoins je nevoudrois pas me constituer le garend, il ne se raportera pas aux vingtquatre heures d'Agrippe: car par ceste voye de l'Aymant il faudroit que cefut tout à l'instant mesme. L'an 1549. estant à Rome, je vyle Cardinal de Carpi, un seigneur de gentil esprit, et fort curieux deschoses rares; apres s'estre fort longuement exercé, et fait faireinfinies espreuves de ceste ouverture, non sans de grands fraiz, n'avoir peuen fin y rien obtenir: nomplus que de cest artifice de perspective,où il sua sang et eau aussi, dont se vante le mesme Agrippa chap. 6.qu'il dict estre de l'invention de Pythagore; escrivant avec du sang dessusla glace d'un miroüer propre à ce, et puis l'exposant encertaine assiette aux raiz de la Lune lors qu'elle est au plein, par uneclaire et seraine nuit: car cela se va reverberer de sorte, à quelquelongue distance que ce puisse estre, pourveu que ce luminaire soit lorseslevé dessus l'orizon, qu'on peut remarquer en son rond tout ce quisera trassé au miroüer.
Considerations de l'Aymant.
Quant aux effects de la pierre d'Aymant, ils sont à laverité fort estranges, et non moins les causes d'iceux<f 17v> qui semblent surpasser de beaucoup toute humaineratiocination; qu'un mineral sourd, immobile et stupide, aye neaumoins detels esprits, qu'ils puissent ainsi insensiblement desployer et transmettredehors leur occulte faculté et vertu, à travers mesmes lesplus dures pierres; les bois plus solides et resserrez; les metaux; et leverre encore; avec autres semblables estoffes compactes, qui n'ont point despiracles ne porositez: outre ce que ceste proprieté et vertu nes'estend pas indifferemment envers toutes choses, ny une seule, mais enverssoy premierement, puis au fer, et à l'endroit du Pol artique; d'unesi loingtaine distance, dont il n'en sçauroit estre de plus grandepour nostre regard; comme de la terre jusqu'au dernier ciel, laquelle estpresque incommensurable: le pol artique veux-je entendre non ce point fixeautour duquel precisement, avec son correspondant opposite, se meut toutela machine du monde, ains la petite estoille qui en est la plus proche:Quant à l'antartique, ceste pierre n'y a aucune affinité; cesçavent ceux par experience qui naviguent outre la ligne del'equateur. Si que je m'hazarderois volontiers de dire, que toute l'escolePeripateticienne ensemble, qui faict profession de ratiociner de touteschoses, et n'ignorer rien des plus occultes et intimes secrets de nature,se trouveroit bien empeschee en cecy; aussi bien que Plutarque, lequel enla VI. des questions Platoniques se travaille si fort à demeslerceste fusee; reputans tous ces doctes hommes <f 18r> à unetrop grande defectuosité et vergongne d'ignorer rien, et ne pouvoirà tout le moins rendre quelque raison soit d'estoc soit de taille,de toutes choses; et de telles mesme en y a, que ny les demons ny les anges,qui doivent voir beaucoup plus clair qu'un esprit humain enveloppéde ceste escorce corporelle, où il est comme noyé dans lachair et le sang, n'en sçauroient pas venir à bout. Il y aencore une autre chose à observer en l'Aymant, mais cela se peutreferer à ceste maxime de vis vnita, qu'une piece de deuxou trois livres fera plus d'effect en son attraction, que quinze ou vingtne feroient en menuz fragments et morceaux, ensacchez en quelque estaminebien claire, ou dans un rezeau, qui à cause de leur rarité etclairvoyes ne peuvent empescher les decoullemens insensibles de ses fluxionssubtiles spirituelles ad extra; ou comme les appelle le mesmePlutarque, grosses et flattueuses, puis que la pierre ny le bois ne les luypeuvent divertir. Mais comment à travers cela, et le verre mesme,pourroit l'Aymant repoulser l'air, attendu que l'air n'y peut pas respirer? Au moien dequoy tout ce qu'il en met, et s'efforce de discourir, quel'action que ce mineral a envers le fer, depend de sa proportionneespongiosité, où il y a de petits soubspiraux (ce dit-il) voyeset asperitez rabbouteuses, par où ses fluzions peuvent s'asseoir etprendre pied, est en l'air, et par une conjecture fort à la volee:car encore que cela eust lieu, si sera-il plus raisonnable de croire que cefust au fer quand <f 18v> il est en masse, par ce qu'il est lorsplus rare et poreuz que quant il est reduict en alchool, ou pouldreimpalpable, laquelle se compresse plus, et pourtant à moins de vuideen ses parties, que nompas en grosse grenaille: et plutost encore en sanature ferrugineuse, lustree et polie, que s'il estoit alteré derouille: mais nous voyons tout le rebours.
  OR toutes ces digressions icy, et encore dés le sueil del'huys, comme on dict, que pourront elles sembler par raison, sinon autantde saillies extravaguees hors de nostre propos principal ? Mais nousn'entendons pas de nous y enclorre et assujectir si estroictement, qu'il nenous soit loisible de fois à autre de nous emanciper à fairequelque petits eschapatoires, sur ce qui se presentera de rare et de digned'estre incidemment parcouru; mesmement des occultes et secretes sciences,ensevelies pour le present; attendu qu'elles tiennent le mesme lieu enversles vulgaires et triviales, que font les chiffres à l'endroit de lacommune escriture; les chiffres veux-je dire, non ceux qu'on practiqueés cours des Princes, destinez pour les secretariats et depesches;ains d'autres bien plus spirituels et ingenieux, lesquels procedans d'unerevolution circulaire, et multiplication carree et cubique, ensemble de telsautres artifices qui dependent principalement de l'Arithmetique et Geometrieformelles, comprises par les Hebrieux sous ce mot de Ghematrie, meritentd'estre non asserviz à de tels usages, ains employez <f 19r>aux profondes meditations de la Cabale, Magie, Alchimie: Que personne ne sescandalise de ces vocables de si mauvaise odeur par tout, et si descriez;plustost leur donneray-je d'autres noms; de la science elementaire, laceleste, et supramondaine, ou intelligible; tant par ce qu'elle traicte desintelligences et substances separées, comme on les appelle, que pource qu'elle est digne sur toutes autres d'estre entendue, comme versant enla notice du Createur; car la plus grande perfection dont l'homme se doiveglorifer, est de parvenir à sa cognoissance, suivant ce qu'il ditlui-mesme Jeremie 9. Que le sage ne se glorifie point en sa sapience; nyle fort et robuste en sa force; ny l'opulent en ses richesses; mais qui seveut glorifier, qu'il se glorifie à ce qu'il me sçait etcognoist.
Tout plein de belles correspondances du nombre de Trois.
Et de vray ce sont les trois sciences mystiques, appropriees à lanotice des trois mondes; l'Intelligible, le Celeste, et l'Elementaire;representez en premier lieu par ces trois lettres du mot [H] Adam; et pareillement les trois parties de l'homme dit le petimonde; l'intellect,l'ame, et le corps, subject à alteration et corruption, comme aussiest la partie elementaire. Car il y a trois choses, dit le Zohar, quise correspondent, et ont esté formees sur l'exemplaire de l'Archetypeet premiere Idee; le Tabernacle du SEIGNEUR, que luy dressa Moyse; le Templede Salomon; et le Corps humain; selon les trois manieres de nombres, qui s'yraportent; assavoir le vocal ou operatif qui est extraict de la mesure, aumonde Elementaire; le formel extraict du vocal, au Celeste; et le<f 19v> rationel ou divin extraict du formel, àl'intelligible: la Divinité se complaisant singulierement en cesainct Ternaire, qui est le premier nombre impair; comme l'advoüe mesmeAristote en ses livres du ciel et du monde, où il dit, que noussommes instruicts de nature d'honorer Dieu selon le nombre de trois; quenous avons d'elle, ainsi que pour une loy et reiglement, lequel nousdemonstre toutes les sortes d'extentions, tant és nombres, commesés figures, en longueur, largeur, profondeur; qui sont la ligne, lasuperfice, et le corps solide, ou le cube. Et Platon tout de primefacedés l'enfournement du Timee, pourautant qu'il veult làtraicter de la formation du monde, en faict d'un fort délicatartifice, absenter le quatriesme, à cause de son indisposition. Maisles Cabalistes, considerent encore ce nombre de trois par un autre sens, ence que multiplié par soy, il produit neuf, qui est son carré:Et ils prennent là dessus trois neufvenaires queüe àqueüe, selon qu'on le marque au chiffre, à compter en cestemaniere 9 9 9. qui font neuf cens nonante neuf; dont le premier encommençant à la main droicte suivant l'art et reigle del'Algorisme, et que les Hebrieux et Arabes escrivent, est un nombre simple,audedans de dix, qui pour estre formel et essentiel, à cause de sasimplicité est attribué aux neuf ordres d'Anges, qui sont dumonde intelligible. Le second d'apres est des dixenaires, desjacomposé, et participant aucunement de la matiere, parquoy il estattribué aux neuf cieux. Et le troisiesme, des centenaires,<f 20r> encore plus composé et materiel, aux neuf genres desengendrables et corruptibles, au monde elementaire; lesquels se terminenten l'homme, qui est comme un passage d'iceux aux choses celestes, et delà aux intelligibles:
Mystere du departement des biens de la terre en la loyJudaïque.
Si que le departement des fruicts et biens de la terre en l'ancienneloy, estoit estably et dressé de ce mesme ordre. Car des centportions appartenans à tout le peuple, le dixme en estoit misà part pour les gens d'Eglise: et de ce dixme, la decime extraictepour la part de Dieu: de maniere que les Centenaires comme plus materielset grossiers, estoient destinez pour les laicz et prophanes: les dixenaires,aux levites et prestres; et l'unité ou decime de la decime, reserveeà DIEU; qui estant tout, n'est toutesfois qu'UN, ainsi qu'on peultveoir au Zohar; Toutes choses sont UN pour le regard de Dieu, maispour le nostre plusieurs; comme les rameaux partans d'une tige; infinisrayons, du Soleil; et les facultez et puissances de l'ame. Platon tout demesme apres Parmenide; Non tant seulement toutes choses sont en Dieu,ains tout ce qui est, entant qu'il est en Dieu, et procede de luy, n'estqu' UN. Hermes pareillement en sa table, qu'on appelle de l'Esmeraulde; Sicut omnes res fuerunt meditatione vnius, sic omnes res natae fueruntab hac vna re adaptatione. Ce que Procle en ses problemes theologiquesdilate de ceste maniere: Ainsi que toutes choses sont procedees d'UN SEUL, en semblable se hastent elles d'une course continuelle, deretourner à cest UN là; avec lequel tant plus estgrande la concorde dont elles <f 20v> conviennent, de quant pluselles participent de luy. Et ce pour se conformer à ce que dessusde Platon, et ce qu'il en met d'abondant en ses Epistres; Que touteschoses partent du TRESHAULT; et cherchent de retourner à luyderechef; là où consiste leur final repos, et soustenement deleur Estre. L'UN donques, auquel le philosophe Leucippe constituoit desa part le souverain bien et felicité, adjousté aux troisdessusdits neufvenaires, qui ainsi arrengez de suitte, font neuf censnonante neuf, parfera le nombre de mille; qui est le Cube du Dix, et la finde tous nombres envers les Hebrieux: De mesme le carré de trois, quisont neuf, par l'addition de l' Aleph; devient dix;
Le dix est la fin de tous nombres.
outre lequel, ce dit Aristote au 3. des problemes, section 15. nul n'ajamais trouvé point encore de nombre. Et les quatre lettres du grandnom [H], qui sont circulaires toutes, jointes ensemble faisans 26. parle mesme adjoustement de l'aleph ou d'UN, arrivent à 27. le cube duternaire, tant magnifié de Platon dans son Timee, en la premiereproduction du monde. Lequel nombre de 26. est encore denotémystiquement par ceste premier lettre de l'alphabet [H], composee d'un [H] Vau qui vault six, et de deux [H] Iod, chacun dix: au moiendequoy la plus grand'part des noms divins commencent par ledit Aleph; comme [H] El, Ehieh, que Platon appelle ôn ou on, ENS, qui ne differe du [H] Iehouah, sinonqu'au lieu du Iod de cestui-cy, il y a un Aleph enl'autre; c'est à dire au lieu de la fin, le commancement: denotantcela un fort <f 21r> beau secret; C'est que le nom de [H]Ehieh qui designe le pere, fut celuy (en Exode 3.) que Dieu revelaà Moyse pour retirer corporellement les Israëlites de laservitude d'Egypte; là où nostre redempteur Iehouah ou Iahve, est la fin et accomplissement de la loy, pour delivrerceux qui croiront en luy, de la captivité du diable, dontl'Ammomino le patron et genie tutulaire des Egyptiens, est unsymbole;
Iuppiter Ammon.
car par tout ou vous trouverez en l'Escriture ce mot de [H]mizraim, qui veult dire Egypte, dont la propre signifiance estangustie et compression de douleur, cela denote tousjours quelque chose desinistre et malencontreux. Il y a outre-plus, de ces mots divins,commençans par Aleph, celuy [H] Adonaj Seigneur,que les Hebrieux ont tousjours prononcé au lieu du Iehouah;et [H] Elohim approprié au sainct Esprit. Enapres lecarré de sept, qui sont 49. accreu d'UN ou Aleph faitcinquante, qui est le nombre du grand Jubilé de pleniere remission,indulgence, et misericorde: lequel procede encore du cinq multipliépar dix, et au rebours. Et de ces deux nombres, ou des deux lettres qui lesdenotent, assavoir le Iod, dix, et He cinq, est composé letres-clement et benin nom de [H], Iah, dont nous parlerons cyapres. A la verité tout cecy n'est autre chose que pur chiffre,contenant tant par les nombres que par les lettres, de tresgrands etprofonds secrets: dont en cest endroit s'en presente encore un autreà considerer; assavoir que le simple et petit [H] ne vallantqu'un, le majuscule capital [H] vault <f 21v> mille, comme aussile signifie le mot de Aleph: Si que Dieu est representé parceste mesme lettre, en l'unité de son essence, comme le principe detoutes choses, et la fin de tout; le premier et le dernier, en Isaie 44. Età son imitation l'Apocalypse au premier et dernier chap. pour tantmieux exprimer ce mystere, soubs la premiere et derniere lettre del'alphabet Grec, a, et ô; comme a fait aussi Orphee en l'hymned'Apollon, A toy le principe appartient: -- Et toute fin à toydevient. Cecy nous est encore manifesté en ces deux noms de Dieu [H], El et [H] Iah; dont le premier importe quelque foissa severité et rigueur en nos offenses, comme en Elohim; etparfois sa benignité comme en Emanuel: lequel nom d' Elohim est reitiré 32. fois en la creation avant que de venirà celuy de [H];
Les noms de Dieu invoquez és trois loix.
et fut invoqué depuis Adam jusqu'à Abraham, denotant unesprit Ignee, et par consequant le sainct Esprit; ce qui auroit peu mouvoirHeraclite de mettre le feu pour le commencement des choses: d'Abrahamjusqu'a Moyse, celuy de [H] Sadai, qu'on traduit communementTOUT-PUISSANT, In vmbra Dei omnipotentis commorabitur; pseaume 91.où il est fort espouventable aux demons; mais il signifie plusproprement, Qui suffist à soy, sans avoir affaire de rien: Etde Moyse jusqu'à JESUS-CHRIT, l'ineffable quadrilettre [H], quiportoit tacitement son nom. Mais celuy de [H] Iah, denote tousjours ladouceur et clemence: et pourtant non en vain, et sans grand mystere l'Eglisea institué, que de la septuagesime <f 22r> jusques àPasques, qui est le temps de Penitence et reversion, auquel nou-nous devonsreconcilier à Dieu, pour dignement recevoir sa grace, on ne chantepoint Alleluiah, louez le Seigneur de misericorde, jusqu'à ceque nou-nous soyons renduz capables d'icelle; Car en la divine bontéla misericorde surmontera tousjours la justice, s'il ne tient à nous;d'autant dient les Cabalistes, que le millenaire excede le quaternaire; etce suivant ce qui est escrit en Exode 34. Deus gratiosus et clemens,puniens in quartum, et parcens in millibus. Et au Deuteronome 5. Jesuis le Seigneur qui rends l'iniquité des peres sur les enfans, enla trois et quatriesme lignee de ceux qui me haissent; et fais misericordeen beaucoup de millers à ceux qui m'ayment. Car les estoillesinnumerables dont le ciel est tout parsemé, semblent autant desouspiraux; par lesquels la grace et misericorde divine s'espand icy bas surses creatures, et leurs mefaits, ny plus ny moins que l'eau à traversles trouz d'un arrousouer, dont lon regaillardist les herbes et plantesexanimees de chaleur excessive et de secheresse. Mais quelle proportion ypeult-il avoir de ce petit globe terrestre joint avec la mer, si peu couvertde creatures, au pris de la grandeur du ciel, où les estoillessemblent s'entretoucher l'une l'autre ? Telle est sans doute le respect desa mansuetude et clemence, envers nos iniquitez et ingratitudes; Quoniamsecundum altitudinem caeli à terra, parle le pseaume 103. corroborauit misericordiam super timentes se. Mais il n'en fault pasabuser, ains le craindre, et aymer. <f 22v> Outre-plus le nom de [H] El, commence par un Aleph, qui designe le principe etl'unité, et celuy de [H] Iah par un Iod qui vaultdix, et est la fin de tout, combien que ce soit la plus simple lettre detoutes; lesquelles par consequant procedent de luy, comme les nombres del'unité, et les lignes du poinct; dont se forment puisapres lessuperfices, et de ces-cy les corps solides. Derechef le dixrepresenté par le Iod, est un nombre circulaire, aussi bienque ceux des autres lettres du sacré tetragrammaton, assavoir cinqpar [H] He, et six par [H] Vau; car tout ainsi qu'en uncercle ou sphere, par tout où est le commencement est la fin, et aurebours; en semblable le dix participe ceste double nature, lasimplicité assavoir des nombres qui le precedent, et la compositiondes autres qui suivent apres jusqu'en infiny. Ce qui pourroit avoir induitquelques-uns à syllogiser, que tout ainsi qu'il y a un commencementés nombres, qui sont la mesure de toutes choses; et pareillementés lignes; là où ny de pluralité, ny demagnitude, il ne s'en peult assigner aucun bout ny terminaison, qu'on nepuisse aller plus-avant; de mesme que le monde a eu un principe del'unité et du poinct, mais de fin il n'en aura pas; trop bienpourra-il souffrir quelque alteration, mais en mieux: Tout cela seconformant à ce que dit Algazel, que le poinct est aucune-fois la find'une partie de la ligne, et le commencement de l'autre partie: etaucunefois le commencement de toute la ligne sans estre pour cela<f 23r> la fin de la partie precedante. Et là dessus je mepuis bien hazarder de dire, qu'il n'y a rien qui sensiblement demonstre pluscecy, que faict l'or, lequel a un commencement de vray de ses principescomposans, elabourez par de longues suittes de siecles, jusques à safinale perfection; à laquelle estant une fois arrivé, il nepeut plus estre destruict et annichilé. Au reste que la facturepremiere du monde, quant à avoir esté plustost, ou plus tardqu'elle n'a, ne se doit pas considerer par le precedant, que les Theologiensappellent à parte ante: car devant le monde il n'y avoitpoint de temps, selon lequel on peut mesurer ce plustost ou plus-tard, toutainsi qu'hors du monde il n'y a point de lieu; ains à partepost, assavoir depuis la formation d'iceluy: car si depuis ladicteformation jusqu'à maintenant il y a cinq mille tant d'ans, Dieu lepouvoit bien avoir faict qu'il n'y en auroit pas neantmoins quatre cens; etau rebours, plus de vingt mille. Toutes lesquelles choses ne sont quechiffre, où l'on ne sçauroit rien lire sans l'alphabet; c'està dire rien comprendre par la raison naturelle, sans la simple foyilluminee du sainct Esprit, qui nous a revelé ce secret de lacreation et principe du monde, dont dependent les principaux points denostre creance. Et si cela servira d'autant de preparatif et acces pourvenir aux plus speculatives modes d'escrire, par les circulaires,carrées, et cubiques revolutions d'alphabets, dressez àl'imitation des Ziruph. Car les trois mondes dessusdicts, et leurs<f 23v> trois particulieres sciences se rapportent aux trois sortesd'escriture que nous avons: la commune et plus grossiere au mondeelementaire, et au corps: les chiffres vulgaires, au celeste et àl'esprit: et les autres plus subtils et ingenieux, à l'intelligible,et à l'ame; comme pourroient estre, si au moins veritables sont lesvanteries des susdicts Tritheme et Agrippe, ces spirituelles transmissionsde pensee: a quoy si l'on ne peut atteindre si precisement, il fautneaumoins s'efforcer d'en approcher le plus pres qu'il sera possible, chacunselon sa portee et la capacité de son entendement; car en chaque artet science, il y a plusieurs degrez et mansions. Les dixaines donques, quiselon les Cabalistes ont toutes je ne sçay quoy de divin en elles;si qu'en la loy, Dieu les exige comme un tribut et redevance à luypropre et affectee, sont ainsi que les reposouers de tous nombres, et unpassage des plus simples aux plus composez; tenans lieu moien en cela, telque faict la Lune entre les substances caduques du monde elementaire audessous d'elle, et les celestes incorruptibles, bien qu'aucunementcorporelles, estant au dessus; suivant ce que dit Platon au convive,où il là faict participer de la terre et du Soleil: lequel estpuis apres un autre entre-moien plus subtil et essentiel, des chosescelestes aux intelligibles totalement simples. C'est pourquoy il l'appellele fils visible du Dieu invisible; et que le pseaume 19. met, Que Dieuy a planté son tabernacle, car il est tenu pour donneur et perede vie; corporelle faut <f 24r> il entendre, Sol enim, et homo,hominem generant, selon Aristote: et encore secondairement, commeministre et instrument de celuy au monde intelligible, dont au sensible ilest l'image apercevable à nos sentiments; ce monde là purspirituel apellé pour ceste occasion en plusieurs lieux del'escriture, la terre des vivants; en laquelle comme en la divineessence toutes choses germent et pullulent; mesme le verbe qui est-làeternellement engendré, et produit de l'intellect du pere, que leZohar appelle l'air; duquel vient la lumiere qui est le fils, (Splendor gloriae eius, 1. aux Hebr.) Car de [H] auir, air,vient [H] aor, lumiere; ostant le Iod, lequel en auir represente la Paternité. Le fils au surplus est l'eau, quivient de l'air, assavoir du pere, (aqua sapientiae salutaris Ecclesiastic. 15.) Ce qui auroit paraventure meu le sage Thales àmettre l'eau pour le principe de toutes choses; et le S. Esprit est le sang,et le feu, procedant de l'air et de l'eau, selon le tesmoignage deTrismegiste au commancement du Pymandre; Ex humidae autem naturaevisceribus, syncerus ac leuis ignis protinus euolans alta petit: carl'humide consiste en l'air et en l'eau.
  Or en ce nombre dessusdit de 999. il y a un autre mystere àconsiderer touchant les lettres de ceste forte intelligence [H]Mettatron sar hapanim, le prince des faces mettatron, qu'on prendpour l'ame du monde, (denotee envers quelques Cabalistes par la ligne verte,comme ils l'appellent, qui environne tout l'univers; dite des uns laderniere Midah <f 24v> ou proprieté du mondearchetype; et des autres Cheter elion, la supreme couronne;d'où tant à dextre qu'à senestre decoulent en premiereinstance toutes les divines influxions. Ce mittatron donques ou amedu monde, est selon leurs traditions la premiere chose creée detoutes les creatures, dont elle contient en soy la perfection; (Quaeprior omnium creata est, en l'ecclesiastic. premier;) Ayant la charged'introduire devant la face du Souverain, ceux qu'il luy plaist d'yappeller; comme on lit de Moyse en Exode 33. et és nombres 12. Ore enim ad os loquor ei, dit Dieu à Aaron et Marie, parlant deluy: Et neaumoins il est escrit au mesme lieu d'Exode sur la fin; Videbis posteriora mea, faciem autem meam videre non poteris: pourautant que, facies mea praecedet te, dit-il dix ou douze lignes audessus; qui ne peut estre suivant le pseaume 80. Ostende faciem tuam,et salui erimus; que le Sauveur et mediateur promis en la loy, ordinata per angelos in manu mediatoris; aux Galat. 3. Vnus enimmediator dei et hominum Christus (à Timothée 1. 2.) quiest souvent appellé Ange en l'escriture; Et vocabitur nomen eiusmagni consilij Angelus, Isaye 6. Tellement que la face de Dieu seroitle Messihe, seul moien de nostre salut; et nompas le Mittatron dessusdit, qu'aucuns à ceste occasion particularisent pour le sainctArchange Michel, auquel estoit le nom de Dieu, assavoir l'efficace et vertud'iceluy, en Exode 23. Voicy je t'envoye un Ange pour te preceder, quite gardera en la voye: Respecte-le, et adjouste foy à sa voix, sansle mespriser; car il ne t'espargnera <f 25r> pas si tupeches; et de fait mon nom est en luy; ayant la charge d'offrir àDieu les ames humaines; dont il est appellé des Cabalistes [H]Cohen gadol, le grand prestre; mais c'est comme vicegerend dusouverain sacrificateur, dont il porte le nom, seau, le cachet, et l'office:Car ce mot de [H] Michaël ne signifie proprement autre chosesinon, qui est celui lequel soit comme Dieu ? A propos de ce qui estau 113. pseaume; Quis sicut dominus Deus noster qui in altis habitat;et humilia respicit in caelo, et in terra ? Comme si cela vouloitinferer, que nul; fors celuy qui porte le nom de Dieu, avec son pouvoir etsa force, dependant du tressacré-saint Quadrilettre [H] Iehouah; Quis sicut tu in fortibus Tetragramme ? en Exode 15. et à laverité il estoit bien raisonnable, que le peuple lequel Dieu avoitesleu entre tous les autres pour son Primogenite, (là mesme chap. 4. Filius meus primogenitus Israël.) fust commis en la garde etprotection du prince des Anges: et consequemment, apres l'obstination etincredulité des Juifs envers le Messie, que ceste tutelle etsauvegarde passast aux fils aisnez de sa vraie Eglise, les Roys de Francetres-chrestiens; lesquels pourroient avoir pris de là occasiond'establir leur ordre soubs le nom et adveu de cest archange; et iceluychoisi pour leur protecteur et patron: si que ce royaume a cest advantagesur tous les autres potentats de la terre; et par especial autant plusencore de preeminence par dessus celuy des Israëlites, qu'a la foyChrestienne par dessus la loy Judaïque; Nonobstant <f 25v>qu'elle l'aye precedée en dacte de temps; mais elle n'estoit qu'untype et figure de ce dont la nostre a esté l'accomplissement etperfection; qui represente outre plus l'homme interne; et la Judaïquel'animal et exterieur seulement; selon qu'il avoit estésignifié par Cain, et Abel; Ismaël, et Isaac; Esau, et Jacob:dont la temporelle primogeniture va au rebours de la spirituelle; car tousces aisnez ne denotent que l'homme animal, selon le dire de l'Apostre en lapremiere aux Corint. cha. 15. Prius quod animale, deinde quodspirituale: là où la divine se doit en premier lieuattribuer à sa sapience; primogenita ante omnem creaturam, en l'Ecclesiastic. 24. et au verbe incarné, qui est le primogenitede toute creature, aux Coloss. 1. Institué du PERE sonheritier universel; aux Hebr. 1. Et aux princes terriens puis apres,dessouz son authorité et adveu; selon le reng de la precedance d'euxacquise, tant par l'ordre qu'ils sont parvenus à la lumiere del'Evangile, que pour leurs merites et bien-faicts envers l'EgliseCatholique. Mais pour revenir au propos dessusdict, la secrete TheologieCabalistique, tient que tout ainsi que le Nesamah, nous, ou mens qui est l'intellect, domine à l'ame du microcosme, qui estl'homme, aussi fait Mittatron au monde celeste: l'ame du Messiheen l'angelique; et en l'archetype Adonai. Et tout ainsi que lalumiere de l'ame humaine est l'intellect agent, de mesme la lumiere de Mittatron est le Sadai, qui signifie le Dieu vivant: et lalumiere d' Adonai <f 26r> est l' Ensoph, ouinfinitude de la divinité. Au surplus, que le petit monde et le grandcommuniquent en l'intellect, comme faict le plus bas du superieur, avec leplus hault de l'inferieur, à guise de la Lune qui est la plus infimedes choses celestes, et la plus haute des Elementaires. Que le mondepareillement corporel et sensible, communiquent au Mittatron, quiest l'intellect agent du premier mobilé, et un moien entre la natureceleste comme inferieure, et la nature Angelique comme superieure àluy, selon qu'il est bien à plain expliqué au 2. cha. desPortes de la lumiere. Les lettres donques de ce nom Mittatron, aveccelles de Sar harpanim, selon le Calcul des Hebrieux, comme ausside [H] sar Zeuaoth, le chef de la gendarmerie celeste, font lenombre dessusdit de 999. composé du neuf qui est simple; et d'autantde dizaines et de centaines. Cela nous a esté encorerepresenté par le mesme Moyse en la construction du Tabernacle,lequel symbolisoit aux trois mondes; et au microcosme qui est l'homme, pourle quatriesme. Car la premiere de ses parties tout à descouvert, età l'erte, exposee aux vents, pluyes, gresles, neges, et autresimpressions de l'air, qui se forment dessoubs le cercle de la Lune, enperpetuel changement et alteration; accessible au reste à toutessortes de personnes et d'animaux, et en assiduelle vicissitude de vie et demort, à cause des continuels sacrifices qui s'y faisoient, denotoitle monde elementaire, composé d'eau, comme d'une<f 26v> substance coulante et instable, lequel se peut proprementappeller le monde de tenebres et obscurité, suivant ce que l'Evangileappelle le tentateur tantost le prince des tenebres, tantost le prince dece monde; Et en la creature raisonnable le corps. LA SECONDE partie de cetabernacle resplandissante toute d'or, et illuminée par un chandelierà sept pointes, qui sont sans doute les sept planetes, signifioit lemonde celeste, participant de la lumiere et des tenebres, qui correspondentau feu et à l'eau: au moien dequoy les Hebrieux appellent le ciel [H] eschamaim, de [H] esch, feu, et [H] maiim, eau; ayant corps de vray, mais incorruptible; et un intellect qui legouverne, toutes-fois annexé à luy, et non libre ne vagabond;tout ainsi que l'ame raisonnable est au corps de l'homme ou du petit monde.Et à ce propos voicy ce que touche un Cabaliste Rabbi Joseph benCarnitol en ses livres des Portes de Justice: Sachés,(dict-il) qu'il y a une substance admirable au corps de l'homme,appellée [H] luz, laquelle est toute sa force et vertu,voire la racine, et le fondement d'iceluy: et quant il meurt, elle nes'envolle pas, ny esvanoüist pour cela, ains quant bien elle seroitreduite en un tas dans le plus grand feu, ne se brusle ny consume point; nyne sçauroit estre nomplus brisee dans une meulle de moulin, nyconcassée dans un mortier, mais est permanente à tout jamais;recevant mesme de la volupté et delices en l'homme juste apres sondecés, suivant ce qui est escrit en l'Ecclesiastique 26. Et ossaeorum impingabit; et de la peine et cruciement d'autre part ésreprouvés <f 27r> ainsi que d'iceux il est dit enEzechiel 32. Et erit iniquitas eorum super eorum ossa. Laquellesubstance, qui est le fondement de sa racine; est partie du lieu dict [H] schamaim les cieux, par un mystere cogneu à ceux quisçavent ce que c'est de ceste substance celeste; et dont chaqueespece reçoit la force et vigueur de son Estre; Car delà,l'influence vient au lieu qui s'appelle [H] Sheakim ou regionEtheree. Ce qui bat à ce que dessus, que les cieux sont composezde feu et d'eau, les deux principaux Elemens; et desquels participe l'air;ce que le Zoar appelle le masle et la femelle; la forme et la matiere; lecosté droit, et le costé gauche; le midy et l'Aquilon. Maistout cecy est bien plus ouvertement expliqué par Rabbi MoyseEgyptien, surnommé Rambam au premier livre de son Morehaneuochim, le directeur des doubtes, chapit. 69. Que l'ame quireste de l'homme apres sa mort, n'est pas totalement ceste substance quiestoit en luy pendant qu'il vivoit icy bas, car ce n'est lors qu'unepreparation à la vie eternelle, ains celle qui demeure separee ducorps apres son decés, qui est chose reelle et en acte. Enquoiil a ensuivy Aristote au 12. des Metaphysiques, où il parle de cestenature; Quae non impeditur (ce dit-il) quin à mortehominis supersit. A ce que dessus se raporte encore ce que Paracelseen ses Archidoxes appelle l'Esprit du ciel: Et FrançoisGeorges Venitien de l'ordre des freres mineurs grand Cabaliste, au premiercantique de son Harmonie du monde chap. 5. du 6. ton: L'homme vit avecles metaux d'une vie venant d'enhault, <f 27v> lesquels ontdelà certain esprit tresoccult et caché, qui jamais, ou fortrarement n'en a peu estre separé par aucun artifice, combien queplusieurs s'y soient fort soigneusement travaillez.
Esprit metallique.
Agrippa livr. premier chapitre 14. apres les anciens philosophes,l'appelle l'Esprit du monde, et la Quint'essence; le moien par lequel l'ames'associe et unist au corps, avec toutes les proprietez specifiquesintroduittes és animaux; car c'est le seminaire de leurs vertuz:Aumoien dequoy les Chimiques s'efforcent de l'extraire (dit-il) de l'or etargent, pour y transmuer les autres metaux imparfaits. Mais plus apertementau 4. chap. du 2. livre. Il y a une chose creée de Dieu, qui estle subject de toute merveille; laquelle est en la terre, et au ciel; animaleen acte, vegetale, et minerale: trouvee par-tout; cogneuë de fort peude gens; et de nul exprimee par son droict nom, ains voilee d'innumerablesfigures et enigmes: sans laquelle ny l'alchimie, ny la magie naturelle nepeuvent atteindre leur complette fin. Ce qu'il a transcrit mot pour motdes fragments d'Artephius, et de Kirannide. Geber, et les autres philosophesChimiques appellent celà, le corps spirituel fixe: C'està dire l'or, qui en sa nature est le plus permanent au feu de toutesles autres substances; Cui rerum vni nihil igne deperit, dit Plinelivre 33. chapitre 3. Et par artifice se fait volatil, à ce que sateinture qui n'est que citrine, se puisse haulser en couleur vermeille parl'action du feu, alors qu'il y sera rendu passible: et puisapres qu'il estrougy, on le fixe comme auparavant. Tous<f 28r> lesquels regimes de l'oeuvre philosophal Chimique, seconforment à l'exemple de l'homme; au corps duquel toutes les vertuzcorporelles se retreuvent, ainsi qu'en son ame les vertuz de toutes sortesd'esprits; dont il est dit le Microcosme ou petit monde; aiant double corps,l'un materiel, et l'autre spirituel, selon l'Apostre en la prem. auxCorinth. 15. Si est corpus animale, est et spirituale. Celuy-là estant purifié ainsi qu'il doibt, perexpoliationem corporis carnis, aux Coloss. 2. monte avec le corpsspirituel, autrement appellé Quint-essence, en laquelle reside(à propos du luz) toute la force et perfection du corpsmateriel: Comme il appert au grain de froment, et autres semences, dont lapartie materielle et imparfaict se corrompt et reduit en terre; et l'autreen estant separee demeure, dont se vient à produire la plante selonson espece. Le mesme est-il de nostre corps; comme le parcourttres-cellemment le dessusdit 15. chap. aux Corinth. jusqu'à cestendroit; Oportet hoc corruptibile induere incorruptionem, etc. Comme s'il vouloit dire, qu'apres que le corps materiel corruptible se seradespouillé de son vestement terrestre et impur, la parfaicte portiond'iceluy se demeslera de ses ordes immondices grossieres; et s'en yralà haut unir à Dieu, se faisant une mesme chose avec luy;suivant le dire de Zoroastre; Il te fault monter à la vrayelumiere, et aux clairs rayons paternels, d'où ton ame t'a estéenvoiee, revestuë de beaucoup <f 28v> d'intellect:Et de Pythagore aussi en ces termes; Si delaissant ce corps contraint,tu passes en la liberté Etheree, tu seras un dieu immortel.
  LA TROISIEME partie du Tabernacle estoit le
Sancta sanctorum, representant le monde surceleste ou intelligible, tout de lumiere et defeu; et le domicile des Anges, ou intelligences abstraictes et separeescomme on les appelle; ministres du grand Dieu vivant; ce que denotoient lesdeux Cherubins d'or, qui alongeans leurs esles l'un devers l'autre,adombroient le propiciatoire: En l'homme, c'est l'Intellect, que lesHebrieux appellent Nessamah, et les Grecs nous. Ce monde icy meutle Celeste, et le Celeste l'Elementaire; car par le moien des rayons duSoleil et de la Lune, ensemble des estoilles qui se dardent contre la terrecomme les flesches à une butte, le ciel tenant lieu de masle agistenvers sa femelle la terre; pource que les corps ne peuvent ouvrer que parattouchement.
La façon de philosopher de Platon et d'Aristote.
Et selon l'unanime accord de tous les Platoniciens, dont la maniere dephilosopher qui est principalement par les nombres, descend d'enhault dusouverain Createur de toutes choses, encontre bas, tout ainsi que lesSephiroths, par le Ternaire, en premier lieu dedans les cieux, et delà aux quatre Elemens; là ou au rebours celle d'Aristote quise retient entierement à la nature des choses sensibles, monte du basen contre-mont par la science des Elemens, et inferieurs principes deschoses, jusqu'à la machine celeste et non plus, par le quaternaire<f 29r> corporel et sensible; qui suyvant la doctrine de Pythagore,participe plus du corps et de la matiere; et le Ternaire de l'esprit, et dela forme. Selon donques les Academiques, tout ainsi qu'au monde idealarchetype toutes choses sont contenues en toutes choses, qui estoit aussil'opinion d'Heraclite;
Les Elemens sont és trois mondes par divers respects.
de mesme sont-elles encore au monde corporel et visible, comme le veultAnaxogore, tant au Celeste qu'en l'Elementaire; Neantmoins par diversessortes; car le feu d'icy bas est grossier et bruslant; et l'eau y accableet esteint la chaleur naturelle, où reside la vie des animaux;là où au ciel ceste chaleur n'est autre chose que le Soleil,qui vivifie tout en bas au lieu de l'exterminer: Et l'eau est la Lune, quiregente et meut les humiditez qui y sont, comme on peult voir és fluxet reflux des marées; és mouëlles et cervelles desanimaux; et semblables substances: Ceste humeur celeste au surplus estantcelle qui repaist, norrist et abbreuve les autres d'embas, pour lemaintenement de tous les composez elementaires; laquelle corresponddelà à ceste grand'mer ou piscine du monde intelligible,d'où par certains canaulx se derivent et coullent les Estres de toutce qui est au dessoubs de soy, dans la grande concavité des cieux.Le feu finablement au monde intelligible, est l'intellect Seraphique,assavoir une charité tres-fervente, embrasee d'amour et dilection;et l'eau les Cherubines influences, à qui se raporte le fleuveChobar, au commencement du prophete Ezechiel; et le pseaume 148.<f 29v> Que les eaux sont audessus des cieux, loüent le nomdu Seigneur; ce qui ne se peult entendre que des intelligencesangeliques.
L'homme un symbole de l'univers.
ET POUR le quatriesme monde est l'homme, Le chef-d'oeuvre du Createur;participant de tous les trois avec lesquels il symbolise; pour le regardassavoir du corps, au monde Elementaire, comme celuy de tous les autresanimaux: de l'esprit, au monde Celeste: et de l'intellect representant enluy l'image de Dieu, à l'intelligible. Le mesme Rabbi encore, filsde Carnitol au livre cy dessus allegué, où il explique plusapertement tout cecy: Les edifices du monde inferieur demeurent fermeset immobiles; mais les Spheres vont avant et tornoient sans cesse; parquoyles choses basses sont dittes estre mortes, et les cieux avec tout ce quiy est, estre en vie. Que le fondement au reste de ces edifices est en hault,et le comble d'iceux en bas: Si que l'homme est comme planté auJardin de delices, qui est la terre des vivants, par les racines de sescheveux; suivant ce qui est escrit au 7. des cantiques; Comae capitis tui,sicut purpura regis iuncta canalibus; assavoir ceux d'enhault: ce quidenote d'autre-part, le secret mystere des Anges qui sont en l'ordreinferieur, desirans de monter, et de voir la face du SEIGNEUR [H]. Etcela est representé par les Elemens; dont les eaux de leur naturelsont attirees contre bas; l'air flotte, va et vient de costé etd'autre en un roüement et circuit non reiglé; et le feu de soytend tousjours contre mont: le tout à la similitude des trois mondes,dont l'elementaire est en bas; le celeste tornoye au milieu; etl'intelligible <f 30r> s'esleve en hault par dessus tout; làoù le tressacré-saint nom de Dieu, le grand quadrilettre, ensa divine essence, comme mesme tesmoigne l'Apostre aux Hebrieux premier, portat omnia verbo virtutis suae; mais de telle sorte que son fardeauest estably audessous de luy. Ce qui nous est encore signifié par lestrois noms des superieures Zephiroh ou numerations; dont [H] Ehieh tient le plus hault lieu du monde intelligible; [H] Adonai celuydu monde elementaire en bas: et le tetragrammaton [H] Iahve, duceleste, au milieu des deux. Toutes lesquelles choses susdites nous serontrendues encore plus aisees et intelligibles, par la table suivante.
<f 30v> [FIGURE]
Les 3. noms divins. / [H] Elohim. / [H] Iehouah. / [H] Ehieh. Les 3. personnes. / LE S. ESPRIT. / LE FILS. / LE PERE.Leurs 3. Sephiroths ou numerat. prem. / Binah. Intelligence./ Chochmah. Sapience. / Cheter. Couronne.Les trois mondes. / l'Elementaire. / Le celeste. / l'Intelligible.Leurs noms, et Numer. y corresp. / [H] Adonai. Malchut, le regne. / [H] Iehouah. Thipheret, beauté. / [H] Cheter. Le mediateur. Les 3. principes. / La matiere. Le patient. / La forme.l'Agent. / l'Idee. l'Informant, ou Moteur.Leurs similitudes par un sceau ou cachet. / La cire, ou autre telleestoffe. / La figure y emprainte. / Le moulle creux, ou de relief, qui lamarque.Leurs 3. sciences. Leurs 3. correspond. / La Chimie. l'Art. /La magie. La nature. / La Cabale. l'Intelligence.Les 3. Operateurs. / l'Homme, ou le Microcosme. / Le Messihe, ouAme du monde. / Elohim, ou l'Esprit sainct.Leurs 3. moiens, ou instrumens. / le feu Elementaire. / Le Soleil. / Lefeu divin, que s'aparut au buisson ardent.Les trois parties du Microcosme. / Le corps. Le sens. Ishac./ l'Ame. Le Jugement. Jacob. / Le Nesamah ou mens, l'intellect. Abraham.Les trois manieres de ce corps. / Le Materiel. l'animal. / Lespirituel. Le rationel. / Le glorifié. l'Intellectuel.Les trois substances du suject philosophal. / l'Esprit setend. {festend}/ l'eau vive, ou seche. / le corps parfaict subtilié.Le corps parfaict en ses 3. dispositions. / l'or, en sa nature. / Sonesprit, ou Quint-essence. / Son ame, ou teinture multiplicative.
<f 31r>   COMME doncques l'homme soit une mesure, et typede toutes choses; et la raison la principale partie de son ame, dont elleconstitue la difference; la parole comme une fille de la raison, etl'escriture soeur muette de la parole, il s'ensuit de là que l'hommen'a rien de plus excellent ny d'exquis emanant de luy, que la parole etl'escriture, comme les deux actions qui approchent le plus de ce quil'esloigne et faict differer des bestes brutes. Et sont ces deux parties enluy, à guise de deux beaux grands coursiers eslez ou Pegases attelezà un char triomphal; non pour le promener sur la terre, ou le roullersur la larg'estendue de la marine, comme Neptune fait le sien dans le 13.de l'Iliade; ains pour l'eslever à travers les nues en l'air, autemple de l'immortalité.
Comparaison du parler et de l'escriture.
Car encore que les faicts obtiennent la precedance devant les dicts,et les escrits; n'y ayant personne qui ne deust plustost desirer d'estrePompee ou Luculle, que Virgile, ne Tite-Live; et Achille tel comme Homerel'a celebré, que le Poëte mesme; neaumoins tous leurs beauxfaicts d'armes, toutes leurs proüesses et chevaleries fussent bien tostdemeurées esteintes et englouties de l'oubliance sans la parole, quide main en main par une certaine Cabale en transmet successivement lamemoire pour durer à perpetuité: mais plus encore sansl'escriture, qui faict assez mieux sans comparaison ce devoir que la parole:car ainsi que souloit dire autrefois un de noz anciens capitaines: Il n'ya si fort corps de cuirasse, fust-il mesme à toutes espreuves,<f 31v> que la bien affilée plume d'un bon autheur netransperse legierement. Cela s'est peu apercevoir és orateurs Demadeset Hortense, mis en parangon avec Demosthene et Ciceron; car les deuxpremiers l'un Grec et l'autre Latin, bien que tres-eloquents et faconds surtous les autres et d'auparavant et d'apres, n'ayans neantmoins rienlaissé d'escrit, n'ont pas eu telle ne si durable vogue derenommée envers la posterité, que les deux autres; dont lamemoire de leurs divins oeuvres ne pourra jamais deperir, ains par une silongue suitte de siecles a resplandy sans s'offusquer, et faict encore plusque jamais, ainsi que deux claires estoilles, par tous les cantons de laterre: de sorte que la gloire qui se procree et acquiert du bien dire, peutbien de vray estre plus prompte et hastive; et plus plausible de plainsant,comme estant secondee de la vivacité de la voix, et de la grace del'action, qui ont plus de force que les choses muettes, selon que l'orateurEschine le demonstroit à ceux qui lisoient les deux oraisons de lacourone prononcees de luy et de Demosthene; mais celle des escris est biende plus longue duree en recompence, à l'imitation des arbres etplantes, et de la fortune des hommes, voire de la condition de toutes leschoses humaines, dont le propre est de s'en aller ou plustost ou plus tardselon qu'elles viennent. Tellement que les lettres seules se peuventacquerir l'immortalité sans les faicts; mais les faicts sans leslettres non: suivant ce que dict assez proprement le Poëte Italian,<f 32r> de l'escriture, que, Trahe lhuom' del sepulchro, e'nvita il serba. Si que je croy qu'il y a beaucoup de gens, pour le moinsje serois bien de cest advis là, qui auroient plus cher d'estreprivez de l'usage de la parole, que du plaisir de lire et escrire: attendula consolation, et la renommée qui se peut trop mieux acquerir de cesdeux, que nompas du parler; toutesfois il y a diverses considerations enfaveur de l'un et de l'autre:
La loy Judaïque dictée de la bouche de Dieu, etescrite.
La loy mesme que receut Moyse au hault du mont de Sinaj de la bouche,et de la main propre du Createur, consistoit en parole et en escriture,comme nous avons des-ja dict dés l'entree de ce traicté;laquelle selon qu'alleguent les Cabalistes a cest advantage sur la parole,que beaucoup de secrets de la divinité se representent par escrit,qui ne se sçauroient exprimer de bouche; car il n'y un seul petitpoint ou accent au Thorah, (c'est le Pentateuque) qui n'importequelque grand mystere: et fut escrite (ce dient-ils) expressémenttout d'une suitte, sans aucune separation de mots ny de clauses, ducommencement jusques à la fin, tant que le tout ne sembloit estrequ'une seule diction, si elle pouvoit estre aussi longue, à ce quele vulgaire, nonobstant que chacun l'eust devant les yeux, et la sceussentpar coeur, n'en peust entendre la secrete signifiance, de peur de mespris,ains seulement ceux du conseil, ausquels Moyse en communiquoit ce qui leurestoit necessaire pour l'exercice de leurs charges, et selon que leur porteeen estoit capable; en se reservant le surplus des sacre-secrets,<f 32v> mesmement de la Trinité;
Le mystere de la Trinité cogneu parfaictement de Moyse, etdes autres prophetes Juifs.
que de peur d'induire les Israëlites à l'idolatrie,où ils estoient assez enclins, pour ne pouvoir comprendre ce tanthaut mystere d'une pluralité de personnes en une si parfaite union,il ne leur à jamais voulu reveler qu'en paroles couvertes: trop bienen faisoit-il participant Aaron, et les septante Sanhedrin; et euxà leurs successeurs puis apres; dont seroit venu le nom de Cabale,comme qui diroit tradition receuë par l'oye, sans rien rediger parescrit: {::}
Cabale proprement reception verbale.
A quoy se conformerent du depuis les Pythagoriciens, et les Druydes,au tesmoignage de Cesar dans le 6. de ses Commentaires. Mais ces mysteresCabalistiques procedoient de la loy escrite, et ne consistoient pas siabsolument en une verbale tradition, que l'escriture n'en comprist lameilleure part; tant en la forme des caracteres, leurs points, accents,ordre, suitte, collocation, et assiette; qu'en la transmutation,commutation, et accouplemens de lettres, ce que les Hebrieux appellent Ethbas, Tmurah, et Ziruph;
Chiffres hebraiques.
le Notariacon aussi, les equivalences de nombres, et la Ghematrie;ensemble tels autres artifices et observations, dont entre tous a escritplantureusement un Juif Espagnol appellé Rabbi Joseph Cicatilia dela ville de Salamanque, trois gros livres intitulez [H] ghinategoz, le jardin du noyer; le premier traictant des dictions, le seconddes lettres, et le troisiesme des points et accents; à l'imitationdequoy sont bastis la plus part de noz chiffremens: Mais ceux des Hebrieuxsont tous remplis <f 33r> de treshauts et rares mysteres de ladivinité; ce qui est cause que nous ne pouvons moins que d'en touchericy en passant quelque chose, selon que les occasions s'en presenterontà propos. Tout ainsi au reste que l'escriture est plus spirituelleque la parolle, qui tient plus du corps, car elle tombe souz le sentimentde l'oye, plus grossier et materiel que celuy de la veuë, ouquelconsiste l'escriture, les chiffres comme nous avons des-ja dict sont aussiplus spirituels que nompas la commune escriture; parquoy ils se rapportentau sens mystique de la loy, caché dessouz l'escorce de la lettre. Ace propos le mesme Rabbi dessusdit au livre 1. Des portes de lalumiere;
Diference de la loy donnee de bouche et de l'escrite.
sur la diference de ces deux mots [H] Emirah, diction ouparole, qui vient du verbe [H] amar, dire ou parler; et [H]daberah, de [H] dibur, raisonner, discourir, met que lepremier denote la loy donnee de bouche à Moyse, qui estrepresentée par le nom divin [H] Adonai; et l'autreassavoir la prolation (daberah) comme quand on trouve enl'escriture [H] medhaber, il a parlé, (Dieu faut entendre)signifie la loy escrite, denotee par le sacre-sainct tetragrammaton [H]: Au demeurant, que la loy escrite comme plus spirituelle et mysterieuse, estexpliquée par la loy donnee de bouche, qui est le temple ettabernacle de la loy escrite, tout ainsi que ADONAI l'est de l'ineffableQuadrilettre: et comme il n'y aye point d'autre accez pour arriver àce sacré nom que souz la conduite et addresse de celuy d' ADONAI, lequel puise toutes <f 33v> ses benedictions et effects d'iceluy;aussi n'y a-il autre voye pour s'introduire és mysteres de la loyescrite, que par celle qui fut donnee de bouche. De cecy donques nousaprenons, que comme le tetragrammaton IAHVE ou IEHOVAH, selon qu'on leprofere plus communement, est bien plus sublime qu' ADONAI ou seigneur;et la loy escrite que celle qui fut dictee de bouche, qui n'est qu'uneescorce ou escaille de l'autre; en semblable l'escriture doit aussi estreplus excellente que la parole; qu'Aristote et ses sectateurs dient n'estreautre chose en l'homme qu'un rheuma logôn, un coulant ruisseau deraisonnemens; dont la source est la dianoia ou discours mental; et leruisseau qui decourt de ceste fontaine, la parole, laquelle convientavecques DIEU, source de la raison en nous. Et tout ainsi qu'il n'y a pointd'eau au canal, et en la piscine qui s'en procree, qui ne procede de lafontaine, aussi ne sort-il point de parole dehors, qui n'ait premiêresté conceüe interieurement en l'ame; de laquelle parole lesmots sont les signacles et notes, comme les lettres le sont des mots.Surquoy le philosophe Ammonius dict, que les lettres ne font qu'exprimer etenoncier seulement, et les choses ne sont qu'enonciees; mais les paroles etintellections expriment et sont exprimees; les paroles, une fois sans plus,bien qu'en deux sortes; Premierement lors que la raison se coulle etdistille en la langue, puis quand la langue vient à battre l'air, leson en passe à l'intellection et oye, et de là les choses<f 34r> qu'elles representent penetrent par l'oreille àl'entendement, où elles s'attachent, et s'y impriment. Au contraireles intellections des choses sont exprimées doublement; assavoir parla parole, et par l'escriture; mais elles n'expriment qu'une seule fois,soit par la vive voix, soit par l'escriture muette de soy; laquellevarieté nous demonstre la nature de noz paroles, entant qu'ellescommuniquent partie avec l'esprit, et partie avecques le corps: tellementqu'elles nous preparent un accez et entre-moien de nous avoisiner de Dieu:Et cela cause la vertu qui se retrouve en certains mots et caracteres.
Chiffres non seulement d'escriture, mais de paroles, et degestes.
  AU SURPLUS {SURPSUS} il y a des chiffres de certains langagesforgez à plaisir, aussi bien que de l'escriture, ainsi que le jargondes Gueuz et Bohemiens, et autres semblables; dont j'ay veu autrefois ungros dictionaire imprimé à Venize, si ample et complect, qu'iln'y a rien quelconque qui ne s'y peust dire et escrire, bien plusdistinctement qu'en Genevois, Breton bretonnant, ou en Basque; nyparaventure qu'en Escossois. Il y a outreplus des chiffres qui {qui qui}sont comme moiens entre la parole et l'escriture, d'autant, qu'ils sontmuets comme elle: et quant et quant ny plus ny moins que la parole attachezet joincts avec la personne; qui s'en exprime par gestes de doigts, mineset guignemens des yeux, levres, etc. comme nous avons touché cydessus: tellement qu'ils sont presque d'infinies sortes, à guise desnotes et abbreviations Ciceroniennes; car <f 34v> chacun s'en forgeà sa fantasie, tout ainsi que des alphabets, avecques sescointelligens qui d'une façon qui d'une autre plus ou moinsartificielles et ingenieuses, selon la dexterité de leur esprit, ouqu'ils arrivent à en estre instruits par les autres.
Chiffres communs peu subtils et mal-seurs.
Mais la pluspart de ceux dont j'ay veu user és cours desprinces, consistent seulement en une multiplication de caracteres faictsà plaisir; estimans que pour estre bizarres, incogneuz, et en grandnombre, le sens qui y est contenu ne pourra estre descouvert sans lacommunication de l'alphabet; car les voyelles, par ce qu'elles sont plusfrequentes que les autres lettres, y sont triplees et quadruplees voireplus; et le reste à l'equipolent; avec des doubles, des nulles, ettout plein de notes à part, qui designent chacune un mot; commeEmpereur, Roy, armes, vivres, Galleres, et autres semblables: Nonobstanttout celà neaumoins l'industrieuse et vive conjecture des hommes nelaisse d'en venir à bout, et penetrer dans le secret; bien qu'avecun travail extreme d'esprit, et un rompement inestimable de teste. Car jeme resouviens d'avoir veu en mes jeunes ans, estant nourry {nuorry} avec legeneral Bayard, premier secretaire d'estat du grand Roy François, feumonsieur de la Bourdaiziere ayeul de ceux qui vivent pour le jourd'huy,avoir souvente-fois dechiffré, sans l'alphabet faut-il entendre,plusieurs depesches intercettes, en Espagnol, Italian, Allemand, ores qu'iln'y entendist rien, ou bien peu, avec une patience <f 35r> de troissepmaines à y travailler continuellement jour et nuit, premier qu'enpouvoir tirer un seul mot: ceste premiere breche faicte aussi, tout le restevient bien tost apres, tout ainsi qu'en un desmolissement de murailles. Maisplus excellemment beaucoup, le grand vicaire de sainct Pierre à Rome,Patriarche de Jerusalem, qui onques n'eut son pair en cecy; car en moins desix heures, par le moien de ses belles reigles, la vivacité de sonesprit, et sa longue practique et usage en telles choses, l'an 1567. Je luyviz dechiffrer une grand fueille de papier en langue Turquesque, oùil n'entendoit pas quatre mots, et si il y avoit plus de sept ou huictvingts caracteres tous differends. Comment c'est que celà se fait,il y a certains secrets et maximes pour y parvenir; comme de la frequencedes lettres selon leurs degrez; de leurs suittes et concomitances; avecautres telles industrieuses considerations et ruzes, qui ont je nesçay quoy de commun avec les anagrammes et noms renversez; enquoy lesuns sont plus heureux que les autres. Et de fait toute l'escriture tant lacommune que la chiffree, n'est guere autre chose que des anagrammes, attendule peu de lettres dont par leurs diverses transpositions et assemblemens sepeuvent exprimer tant de divers sens jusqu'en infiny; reduittes premierementen syllabes, puis les syllabes en dictions; et ces dictions en fin tissuesen clauses, et complecte oraison. Les dexteritez donques, et conjecturesdessusdites de l'esprit humain, le conduisent <f 35v> finablementen ces chiffres grossiers, à les descouvrir: Au moien dequoy il aesté besoing d'en chercher d'autres plus ingenieux et plus seurs;plus indissolubles et desrobbez; et quant et quant moins difficiles àmanier; parce qu'és autres on est ordinairement en danger, ou deperdre son chiffre, ou qu'il soit livré et trahy aux adversaires, parceluy à qui on le commet et s'en fie.
Chiffres plus exquis que ceux dont on use és cours desPrinces.
Et pourtant, laissant là toutes ces forests inutiles decaracteres multipliez sans propos, j'en ameneray icy de plus rares et plussubtils; et dont il est non que malaisé, mais impossible d'en venirà bout, quand bien mesme l'on en auroit mille et mille foisl'alphabet: lequel outre-plus ne se peult jamais perdre ny esgarer, qu'ilne demeure tousjours empraint en vostre memoire, pour le redresser en touslieux par coeur, et à toutes heures que vou-vous en voudrez servir;sans qu'il soit besoin de le charier autrement avec vous, qu'en vostrepensee; ne qu'il puisse estre communiqué à personne, qui s'enpeust servir sans vostre cointelligence et consentement. Car un mesmealphabet peult servir à tous les vivants de la terre, et en touslangages, qui pour cela ne pourront rien comprendre ny desvelopper desintentions les uns des autres, s'ils ne s'entr'entendent: Toutes choses quide primeface sembleroient non moins estranges et incroyables que lespromesses de l'Abbé Tritheme; et neantmoins apres en avoir sceul'artifice, ce n'est par maniere de dire que jeu. Car tout gist ésclefs, qui se peuvent infiniment <f 36r> varier, demeuransrenfermees secrettement dans la pensee des consachans; et le chiffreoù elles s'appliquent, tout ainsi qu'en une serrure dont àtous propos on changeroit les gardes, tousjours un mesme: lequel n'est bastyque de nos communs caracteres si l'on ne veult; qui se transportent etchangent les uns pour les autres d'infinies sortes par une revolutioncirculaire, ainsi que les Ziruph des Hebrieux, representez dans lelivre de la formation qu'on attribue au patriarche Abraham; mais plusdroictement à Rabbi Akiba, ce grand Talmudiste, qui pour avoir vouluopiniastrement adherer à deux faulx Messihes nommez Barcozbas ou fils de mensonge, fut avec le dernier, pris finablement dans Bizerte parl'Empereur Adrian, et martyrisé tres-cruellement; assavoirescorché tout vif par esguillettes, et puis bruslé àpetit feu, avec quarante autres seditieux, et innumerable nombre de Juifsmis à mort, quelques six vingts ans apres la nativité denostre Sauveur; ausquels encore jusqu'aujourd'huy on celebre éssynagogues un solemnel anniversaire et un jeusne, le cinquiesme jour de lalune du mois de Tisri, qui respond à nostre Septembre.
  PREMIEREMENT donques je mettray le chiffre, que j'attribue quantà moy à un certain Belasio de la suitte du Cardinal deCarpi, pour avoir esté le premier de tous ceux dont j'ay eucognoissance, qui le practiqua et mit en avant l'an 1549. que je fuzà Rome la premiere fois: Car le livre cy devant allegué<f 36v> de Baptiste Porte, auquel il a inseré ce chiffre sansfaire mention dont il le tenoit, ne sortit en lumiere que l'an 1563. Et siil le doibt avoir anticipé de quatre ou cinq ans, parce qu'il ne futen vente que l'an 1568. Aussi le grand Vicaire de sainct Pierre cy dessusallegué, qui l'enrichit depuis de tout plein d'usages, dependansneaumoins du premier fondement, en deferoit l'invention à iceluyBelasio quant aux clefs; car pour le regard des commutations elles ontesté de tout temps, ainsi qu'il a esté dit cy devant; etmesmes il y en a force tables en la Polygraphie de Tritheme, mais non gueresbien practiquees. Et pourautant que ces clefs si elles consistent deplusieurs mots tout de suitte, comme la plus-part font qui prennent descarmes entiers de Virgile, et autres Poëtes, sont un peu facheuses, etsubjettes à s'y traverser, qui est une mort pour le dechiffreur, j'yay, de mon invention puis-je dire, amené l'artifice de faire dependretoutes les lettres l'une de l'autre, ainsi que par enchaisnement, ou liaisonde maçonnerie; et ce par leur collocation et suivances, selon quevous pourrez veoir cy apres. Ceste table au reste, soit à Belasio,soit à Baptiste Porte qu'on la vueille attribuer, n'est toutesfoisà parler au vray, de l'un ny de l'autre, ains contretiree sur les Ziruph du Jezirah, de 22. lettres pareillement, combien qu'on se puissepasser de vingt, pour en faire un chiffre carré; et de moins encore;afin de mesnager les autres pour servir de nulles, et d'un sens secretreservé à part; ce qui n'a <f 37r> esté jusquesicy observé de nul, dont on en ayt peu avoir cognoissance.
  OR en tous ces changemens et transpositions de lettres communes,il ne se trouve point de sens en appert avant que d'en lever le masque,c'est à dire les remettre en leur deuë assiette suitte etvaleur, nomplus qu'en des caracteres faits à plaisir; mais on lesprend pour estre plus en main, et aisees à figurer: Trop bienseroit-ce le meilleur qu'il y en eust, pour oster toute soupçon dechiffre, qui est le souverain but de cest artifice, auquel plusieurs ontaspiré, la plus-part d'iceux sans effect, comme il se dira vers lafin.
Tous les chiffres Hebraïques ont double sens, l'un appert etl'autre caché.
Mais ce n'est pas ainsi des chiffres Hebrieux, qui jamais ne sortentde leurs caracteres; et si il y a tousjours quelque sens de grand mystereet importance; pour raison qu'ils tiennent leurdits caracteres estre divins,et formez de la propre main de Dieu mesme; Scriptura quoque Dei eratsculpta in tabulis, en Exode 32. Et ce avant la creation du monde,comme met Rabbi Moyse Egyptien au 65. cha. du premier livre de sondirecteur, apres le Talmud au livre de Pesah seni pasqueseconde;
Les figures des lettres Hebraïques ont signifiance.
esquels caracteres il n'y a rien de frivole ny d'oisif, et sans quelqueocculte signifiance en leurs figures, assemblemens, separations,tortuositez, directions, defaillances, surcrez, grandeur, petitesse,conformité de similitude, tiltres, accents, coronemens, cloison,ouverture, suitte, valeur, et disposition. Et pource que les Hebrieux n'ontpoint particulierement de voyelles <f 37v> rengees en ordre del'alphabet, parquoy il fault que les consonantes en facent l'office, selonleurs diverses assiettes et concomitances, il ne se trouve guere de suittesde lettres en ceste langue, dont il ne se puisse tirer quelque sens, detoutes les sortes qu'on les puisse renverser et tornevirer.
Les Juifs de tout temps un peuple fort particulier.
Aussi sont-ils tous carrez et sans aucunes de ces liaisons telles qu'onvoit en l'escriture Syriaque, et en l'Arabesque, fort gentilles et deplaisant aspect, pour monstrer que ceste langue, ny l'escriture, ny lepeuple, n'ont jamais rien eu de commun avec les autres nations, ains sonttousjours demeurez à par-eux, comme une chose separee du reste de lageneration des hommes. La loy au surplus, à propos de cesteescriture, que Dieu donna à Moyse és deux tables susdites,estoit escrite toût d'une teneur, sans aucune separation de syllabes,ne de dictions; et persees à jour de costé et d'autre;
Merveilleuse escriture des dix commandemens de la loy.
Si que chacun, à ce que disent les Rabbins, y lisoit diversementà sa fantasie, à la main droicte, et à la gauche, parle devant, et à l'envers; du hault en bas, du bas en hault; Moyses'en retenant devers luy la vraye intelligence occulte, selon que Dieu laluy avoit revelee; dont le secret consistoit, partie en la forme descaracteres, partie en la vraye et propre distinction des vocables: Ce quine se trouve pas de la sorte és autres langues et escritures, parquoyces mysteres ne s'y peuvent representer bonnement; bien qu'elles en soientpas du tout<f 38r> destituees des leurs, comme Socrate le discourt dedans leCratyle, où entre plusieurs autres particularitez il en parle ainsi: épéi pér sullabais té kai grammasin hêmimêsis tugkanéi ousa té ousias orthotatonésê diélésthai ta soikhêa prôton, etc. Pourautant (dit-il) que l'imitation de l'essence consisteés syllabes et lettres, c'est le droit de distinguer en premier lieules Elemens. Dont quelques-uns ont esté meuz d'en vouloir tirerl'Ethymologie, quasi Hylementa, c'est à dire materiels etimportans l'essence de la chose; ainsi mesmes que le tesmoigne le Iezirah, et ses commentateurs Rabbi Isaac, Jacob Cohen, Tedacus Levi,et autres; Que les considerations de toutes choses dependent des vingt-deuxlettres, qui en sont le vray fondement; car avant la creation du monde ellesfurent premierement extraictes des dix Sephiroths ou divines attributions;tres-simples au reste sur toutes autres simplicitez, sans aucun adjoustementde matiere, et retenues jusques à leur explication, dans le Belimah (taciturnité ou silence) de la divinité. A quoyse conforme ce que le Zoar dit, qu'Adam imposa les vrayes et propresappellations de toutes choses; composant chasque nom par des lettres quidenotent les influences des astres, destinez pour le ministere et servicede la chose qu'ils representent. Lesquelles lettres sont, comme lesparties du corps, et les poincts, et accents d'icelles en lieu d'esprit, etde vie; au<f 38v> moyen dequoy il ne fault pas trouver estrange si on les ditestre la facture propre du Createur, puis qu'elles sont l'un des principauxinstruments de le celebrer, et magnifier en ce dessusdit Belimah ou silence; car elles sont muettes de soy et non babillardes, Si qu'ellesont beaucoup plus d'emphase que les paroles;
Recommandation du silence.
comme le tesmoigne assez ce beau traict dont use nostre Redempteur enS. Jean 8. envers les Scribes et Pharisiens, qu'il confond et estonne plusen leur escrivant je ne sçay quoy du bout du doigt dedans la pouldre,qu'il n'eust paraventure fait verballement avec des blasmes et reproches.Aussi est ce silence fort recommandé en maints endroits del'escriture; In silentio et spe erit fortitudo vestra, Isaie 30.Et és lamentations de Jeremie 3. Bonum est praestolari cumsilentio salutare domini. Ce qui est cause que la Sauveur en sainct Luc10. envoiant ses disciples cueillir la moisson spirituelle, leur deffendde saluer personne en la voye, afin d'eviter toute distraction etempeschement: Ce qu'auparavant avoit aussi enjoint le prophete Elizeeà son garçon Giezi, lors qu'il le depescha pour allerresusciter l'enfant de la Sunamite, 4. des Rois, 4. Si occurrerit tibihomo, non salutes eum. Car le silence esleve plus nostre coeur àDieu que la parole: Et pourtant Judith estant sur le poinct d'executer cegrand et hazardeux exploict sur Holoferne, pour le salut et conservation desa Patrie, fait, en son histoire 13. sa priere à Dieu, cumlachrimis et labiorum motu in silentio:<f 39r> Par ce qu'il aime mieux estre prié, honoré,et remercié de coeur, que des levres à bouche ouverte: Tibisilentium laus, met le pseaume 65. Et Trismegiste à Tatius,Quand tu seras parvenu à la cognoissance sublime, louë Dieutacitement en silence. Et de faict il est tresconvenable és lieuxd'enhaut, comme le marque S. Denis au 4. des noms divins, definissantl'Ange; où entre autres particularitez il lui attribue; Que c'estluy qui rend manifeste la bonté et perfection du silence, laquelleest és occultes cachettes de Dieu. Ce qui convient avecl'explication du Zohar sur ce lieu du 14. d'Exode, où Dieu dità Moyse, Pourquoy cries-tu à moy de la sorte ? encorequ'il soit à croire qu'il parlast tout bas à par soy, voireen sa pensée; tant seulement; car ce mot de [H] sans [H]Vau avec lequel il s'escrit ordinairement, signifie voix destitueede son et de bruit, et qui est de la seule intention du coeur: laquelle voixainsi basse et taisible, selon Rabbi Eliezer est la plus efficace de toutes;Voire bien plus que celle qui est accompagnee de clameur, à cause quel'elevation de la pensee y est plus forte et attentive; si que beaucoupd'adjurations se font en murmurant tout bas. Et le Sauveur mesme en sainctJean 4. Veri adoratores (dit-il) adorabunt patrem in spirituet veritate: et l'Apostre en la 1. aux Corinthiens 14. psallamspiritu, psallam et mente.
Trois choses requises és prieres qu'on fait à Dieu.
Toutes-fois le Zohar adjouste que trois choses sont requises pourobtenir l'effect et benediction de noz prieres; assavoir la pensee,l'intention, et la parole; la pensee, par ce que l'oraison ne doit estreinconsiderément <f 39v> et à la volee de tout ce quinous pourroit venir à la fantasie et en volonté; car celuy quiprie doit bien sçavoir ce qu'il demande, ainsi que le deduit fortbien Socrate dans le second Alcibiade; là où il dict, que lesprieres temeraires sont vrays blasphemes: ce qui se conforme à ce quele Sauveur dict en sainct Matthieu 20. des enfans de Zebedee; Nescitisquid petatis. L'intention, parce que la requeste qu'on faict àDieu, doit estre dirigee à quelque fin qui soit raisonnable etlegitime. La parole, pour autant que celuy qui prie doit exprimer ce qu'ildesire d'obtenir: mais ceste parole peut estre de deux manieres, l'unementale et du tout taisible, qui pour le regard de Dieu est suffisante,attendu que c'est luy seul, qui scrutatur renes et corda, pseaume7. Et l'autre est une vocale expression de ses interieurs projets,necessaire à l'endroit des Anges, qui ont la charge de luy presenternoz prieres; et ils ne peuvent pas cognoistre le secret de noz coeurs sansparoles qui les expriment, ou que Dieu ne les leur revele. Le mesme touchepareillement Proclus: que ceux qui se veulent prevalloir d'une oraison,où le nom de Dieu soit invoqué en termes exprés,doivent aussi avoir trois choses: la cognoissance de ce nom, dont lasignification soit appropriee à la demande; suivant le psalmiste 91. Protegam eum, quoniam cognouit nomen meum: Car encore que le vraynom de Dieu ne soit qu'un seul, cogneu tant seulement du Fils, neantmoinsl'escriture luy en attribue plusieurs selon<f 40r> la diversité des effects; tellement que Moyse,(és nombres 20.) poiur avoir voulu employer celuy d' Elohim, qui est de severité et de rigoureuse justice; Dieu n'operant jamaisrien par ce nom là sans la punition de quelqu'un; en frappant de saverge la pierre pour avoir de l'eau, en lieu de dire gracieusement qu'elleen jettast hors, par le nom de grace et de misericorde, EL, suivant ce queDieu luy avoit ordonné; il ne peut onques obtenir pardon de cesteoffense; ains furent luy et son frere Aaron privez d'introduire lesIsraëlites en la terre de promission. Le second point de la priere estl'affinité et convenance que doit avoir le requerant avecl'invoqué, suivant ce que met l'Apostre en la premiere auxCorinthiens 13. Nemo potest dicere Dominus IESVS nisi in spiritusancto. Et le troisiesme est l'union; car les membres ne peuventobtenir aucun benefice du chef, s'ils ne sont uniz avec luy. Touteslesquelles choses dessusdictes, et autres semblables contenues encore plusparticulierement au Zohar, ont esté par nous alleguees sur le proposde la parole et de l'escriture laquelle se conforme au silence, et est deplus grand force que la parole. A l'imitation dequoi le grand RoyFRANÇOIS bastit les beaux vers subsequents sur le tombeau de MadameLaure, favorite en son vivant du poëte Petrarque; et tantcelebrée de luy;
  O divine ame estant si estimee,
  Qui te pourra loüer qu'en se taisant ?
  Car la parole est tousjours supprimee;
 
<f 40v> Quand le suject surmonte le disant.
  MAIS à quel propos ceste soubs digression encore de cetant valeureux et magnagnime Prince ? afin de raviver tousjours en passantquelque estincelle de sa tres-heureuse recommendation et memoire; pour avoiren ses jours restauré les arts, sciences et bonnes lettres, lorsensevelies de treslongue main; et banny l'ignorance et la barbarie non tantseulement de son peuple, mais de toute la chrestienté aussi;
  -- Quíque per artes
  Fluctibus è tantis vitam, tantísque tenebris;
  In tam tranquilla, et tam clara luce locauit;
comme dit le Poëte Lucrece: Et ce, entre autres choses, parl'introduction des lecteurs publiques; l'une des plus grandes commoditez etsecours que les estudes puissent avoir, voire comme une vraye pepiniere etseminaire des bonnes lettres: enquoy deux ou trois mille escus qu'il peutavoir employé tous les ans, durant la moitié seulement de sonregne, car il en avoit des-ja bien commandé quinze, lors qu'ilentreprit ce bon oeuvre, luy ont plus acquis d'honneur et de gloire, delouange, de graces, remerciemens, et de bien-vueillance engravée aufonds du coeur d'infinis excellens personnages, que cent millions demillions d'or, si autant s'en pouvoit recouvrer, qu'il eust peu despendreapres des guerres et conquestes plus memorables que celles d'Alexandre legrand, de Pompee, ny Julles Cesar: Plus que tous les insolents edifices desRoys d'Egypte; ny que toutes <f 41r> les ambitieuses distributionsdes Empereurs Romains, en la plus florissante vogue de leur Monarchie. Quepuisse ceste bien-heureuse ame qui nous a esté cause d'une tellebenediction, la plus grande apres la grace de Dieu que l'hommesçauroit souhaitter en ce monde, joyr à jamais du repos etfelicité eternelle là haut au ciel; et icy bas d'une memoireet reputation pardurable.
  CE GRAND ROY donques fut le restaurateur et pere des lettres enversson peuple; et comme un autre Apollon au milieu de la sacree trouppe desMuses sur le mont Heliconien. Mais j'en changeray icy la signifiance avecle propos; et les prendray pour les caracteres de l'escriture Hebraique;vingt deux en nombre, dont il y en a cinq de redoublez pour mettre àla fin des vocables, et par ce moien accomplir le nombre de vingt sept; cubedu sacré terneraire, ouquel Platon s'estudie de demonstrer dans sonTimee, que le monde a esté creé; comme tenant lieu du masle,de l'agent, et de la forme; avec le huit, le cube d'autre part du binaireou du deux, qui represente la femelle, le patient, et la matiere: Enquoy,comme en tout le reste de sa doctrine, il s'est conformé auxtraditions Mosaiques, touchant mesme ce nombre de 27. car le semblable setrouve dans le livre de Jezirah, et celuy du Zohar bien au long;
Grands mysteres contenus és lettres Hebraïques.
où il est expressement dict, que le monde fut fabriquépar les 22. lettres de l'alphabet; dont il y en a trois qui conviennent auxtrois Elemens, ainsi que nous deduirons plus <f 41v> à plaincy apres; douze avec les 12. signes du Zodiaque; et sept avec les 7.estoilles erratiques au monde celeste; comme les trois autres enl'Elementaire. Et se prononçent ces lettres de deux façons;ou par une prolation lasche et remise, ou par une esclatante et aiguë;lors qu'elles representent les Planetes estans en leurs vrays et àeux appropriez domiciles; et la relaschee et doulce quand ils se trouventés autres maisons, comme les appellent les Astrologues; car leursvertus et effets sont là moindres et plus debiles. Toutes ces lettresau surplus representent les parties materieles des composez, par ce qu'ellessont muettes de soy, et comme mortes, sans aucune prolation, qui tient lieude vie; tout ainsi que seroient les pieces de quelque corps mort;jusqu'à ce que les points servans de voyelles leur soient apposez,qui leur donnent comme une vie, et mouvement. Mais cela pourtant n'est pasdu tout amené à sa complecte perfection, premier que derecevoir les accents, lesquels leur sont en lieu de formes operatives,correspondantes aux mouvemens et influences superieures: De maniere que quisçait deüement prononcer le langage Hebrieu, et garder esquantitez et accents comme il faut, represente par là toutel'harmonie celeste, et la supramondaine encore; ce qui ne peut pas arriverés autres langues et escritures, qui sont privees de ces mysteres.Cela est cause qu'en beaucoup d'endroits, et mesmes en nostre religion, nousgardons encore quelques mots Hebrieux, comme de plus grande<f 42r> vertu et emphase: Et Orphee defend par exprez qu'enl'operation des merveilles on n'aye point à les changer.
Rapport des lettres de l'alphabet Hebraïque, aux chosescreées.
Par les lettres donques sont representees toutes les parties descomposez, et sont comme la matiere d'iceux: par les points, toutes lessortes des formes qui les vivifient: et par les accents, toutes les deuesoperations de la matiere et de la forme jointes ensemble à laconstitution d'un corps, correspondantes à leurs principes celestes,et à leurs divines Idees: desquels trois viennent à estreproduites non seulement les especes des choses, mais les individuz mesmed'icelles. Et ont esté les Cabalistes si speculatifs, paraventuretrop curieux, entant que la conjecture de l'esprit humain s'est peuestendre, de penser par les divers assemblemens des lettres, atteindreà sçavoir le nombre des choses creées; qui se pourroitbien supputer, mais nompas proferer, ny presque comprendre, fors de celuyqui sçait le compte des estoilles, et leur donne à toutes desnoms; des poils estans en nostre teste, et tout le reste de la personne; desgrains de sablon; et goutes de pluye: Car de la diversité desZiruphs, ou accouplemens, et suittes de lettres, sans aucun meslange depoints, vient à resulter un nombre, qui est autant comme infiny pournostre regard; assavoir 112400259082719680000. Que si l'on y veut adjousterles points, le nombre ne se pourroit pas exprimer, ny concevoir presque denous; combien qu'Archimede en son traicté de l'Arene se soitingeré de trouver une maniere de compter <f 42v> qui vajusques en infiny: mais cela est reservé au seul Dieu, et passel'apprehension de ses creatures: duquel comme de l'Archetype et premierpatron ouquel consistent les supremes et premieres sources, procedentsecondairement les ruisseaux ou canaux, comme les nomment les Cabalistes,coulans en bas; et les primordiaux fondemens de toutes choses, denotez parles quatre lettres du grand nom ineffable [H], qui representent les quatreElemens: Et de là resulte finablement toute la diverse multitude desindividus, causee de la varieté de ces premieres et secondesinfluxions et decoulemens en tout ce qui a esté produit et seproduira jusques à la consommation du siecle: lesquelles influxionssusdites sont representees envers les Hebrieux par les lettres de leuralphabet, qui contiennent toutes sortes de proportions numerales; età l'endroit des Pythagoriciens et Platoniciens par les nombres; letout neantmoins tendant à un mesme but et effect.
Distinction des nombres.
Mais il ne faut pas entendre ces nombres-là estre les vocaux ouvulgaires, dont nous comptons communément; ny pour le regard descaracteres ou lettres, celles de l'escriture nomplus; ains ce qui estrepresenté par les nombres formels ou celestes, et les rationnels oudivins: Car rien ne se peut exprimer, ny de parole ny par escrit, qui n'ayeEstre; parce que de ce qui n'est point, il n'y a point aussi de mots: etpourtant tout caractere qui exprime, correspond à la chose qui en estexprimee; et tout nombre pareillement à ce qui est nombréd'icelui, et aux choses qui sont distinguees <f 43r> en lesnombrant: qui est à peu-pres ce que veut inferer le philosopheés metaphysiques; Species se habent sicut numeri, in quibus vnovariato, mutatur species; Nam si ternario addatur vnus, sit quaternarius;et sic de aliis. Tout cecy traicte le Zohar bien au long: ce quiconvient du tout à ce mot de Chiffres, qui signifie tant les nombresque l'occulte escriture: et par ce moien non hors de propos, ainstresconvenant à nostre principal subject.
Considerations admirables touchant les lettres Hebraïques; etl'escriture qui en est formee.
Poursuivant lequel nous disons, que ces 22. caracteres de lettres selonce que dessus, sont les Idees de toutes les creatures formees, et àformer: Car ainsi comme toutes choses se cognoissent par leur droiteappellation, laquelle ne nous peult estre representee que par la parole oul'escriture, dont la peinture et sculture avec tels autres arts qu'onappelle imitatrices, sont {son} comme une branche et dependance; parconsequent outre ce que l'escriture est plus spirituelle que la parole, etles mots escrits plus pregnans pour nous manifester l'essence de la chosequ'ils representent, que les proferez de vive voix, d'autant qu'on y insisteplus; il y a tout plein de mysteres à considerer à loisir enla figure des caracteres, que les paroles qui passent viste comme uneflesche bien empennee, dont Homere les auroit appellees épéapléroénta, ne nous permettent pas d'observer si exactement;et ne le pourrions en sorte quelconque sans le moien de l'Escriture; siqu'il n'y a rien de plus propre pour demonstrer l'ordre de la compositiondes substances. Car tout ainsi que les <f 43v> elementairesindividuz, consistent primitivement des qualitez simples, chauld, froid,sec, humide; lesquelles accouplees deux à deux ensemble constituentun Element, feu, eau, terre ou air: et deux Elemens associez, l'une desquatre substances Chimiques, sel, mercure, soulphre, verre; qu'Hermesappelle les grands Elemens; Raymond Lulle, et autres modernes, les elemensredoublez: et ces quatre substances ensemble finablement le composé,tant mineral, vegetal, qu'animal: En semblable des poincts et lignes seforment les lettres; des lettres puisapres les syllabes; des syllabes lesmots et dictions; et des dictions l'oraison complecte; qui se resoult toutainsi qu'un corps par la separation de ses parties, et substances,jusqu'à retourner en ses premiers et plus simples Elemens etprincipes. Tout cecy à encore une fort belle analogie et proportionnon à outrepasser soubs silence, envers la disposition d'un estat;les lettres singulieres et à par soy representans comme le populasseet l'ordre des artisans, et laboureurs, qui vivent au jour la journee dutravail de leurs bras; les syllabes, les bourgeois qui ont desja quelquesfacultez et moyens; les dictions, la noblesse et les principaux et plusapparents citoiens; les clauses, les Princes et grands seigneurs; etfinablement l'oeuvre complect, le souverain magistrat: Enquoy la mesmecorrespondence est requise de l'humilité, respect et devoird'obeïssance des moindres envers de plus grands qu'eux: Et aureciproque de gracieuseté, doulceur, et <f 44r> bontraictement des grands aux moindres; le tout selon leurs rengs et degrez,comme on peult veoir en une escriture; dont si lon vient à changerl'ordre et contexte, tout ainsi qu'en une maçonnerie bien ordonnee,transposant les lettres, syllabes, dictions et clauses hors de leurcollocation deüe, et leur suitte, le sens qui y estoit auparavantexprimé, vient à s'esvanouïr du tout, ou s'alterer en unnouveau. Ce n'est donques pas un petit mystere que des lettres et del'escriture; et ne se fault pas esbahir si par ces deux mots se comprennenttoutes les arts et sciences: lesquelles lettres estans separees, etreduittes à part seule à seule, sont comme la forme desnueede toute matiere, mais par leurs conjonctions et accouplemens, viennentà nous representer quelque chose perceptible à nostre sens;à guise d'un oiseau qui vient à se façonner, et puisesclorre hors de la cocque; ou un vegetal qui se jecte de puissance enaction hors de sa semence: Le tout à l'exemple du grand et premierexemplaire, lequel en sa propre essence et substance qui sont en luy unemesme chose, estant renclos dans son Ensoph ou infinitude hors dumonde sensible, s'y vient à espandre par ses Sephirots ou emanations,comme les clairs rayons du Soleil à travers un gros amas de nuees,et produire audessoubs de luy les effects conceuz en sa premiere Idee ouimage, qui est le verbe et le fils, la forme des formes, et l'ame de toutl'univers, comme il a esté dit cy devant de Mettatron; dont aussibien par l'art calculatoire <f 44v> des Cabalistes, les lettres enleur valeur de nombres equipollent à celles du nom de Dieu [H]Sadai, car l'un et l'autre font 314. Les traditions desquelsoutre-plus portent, que l'escriture de Dieu est en la convexitéexterieure de toute la machine du monde; à quoy bat ce que veult direRabbi Ramban Gerundense; Que par la Cabale il nous appert l'escritureavoir esté un feu obscur et caligineux, sur le doz d'un feu blanc etresplendissant à merveilles: Lequel feu obscur ou premier,assavoir l'obscurité de l'ancienne loy; Moyse Egyptien au secondlivre se son directeur, chap. 31. appelle tenebres, suivant (dit-il) ce quiest contenu au Deuteronome 4. Il y avoit sur le mont Oreb des tenebres,nuees espoisses, et grande obscurité; Et le Seigneur parla àvous du milieu du feu: Resumant puisapres le mesme au 5. ensuivant;Apres que vous avez oy sa voix du milieu des tenebres. Mais en Dieules tenebres et la lumiere sont une mesme chose, comme le porte toutapertement le pseaume 139. Sicut tenebrae eius, ita et lumen eius; ce qu'a voulu imiter Mahomet en la 65. Azoare de son Alchoran; Vobisignem clarum atque fumosum immittam: Et pour le regard du feu blanc etresplendissant, le mesme Rabbi fils de Maimon, met que le feu noirrepresente la terre; le rouge l'eau; le bleu l'air; et le blanc, le ciel.Au surplus l'escriture des anges, dont nous parlerons plus-amplement cyapres, est par le dedans, au creux assavoir, et concavité du ciel;à propos de ce qui est dit en l'Apocalypse chap. 5. Je vis en lamain droicte de <f 45r> celuy qui estoit assis sur le throne,un livre escrit dedans et dehors, seellé de sept seeaux: Et cequi est escrit en Exode 33. Que Moyse ne peult veoir Dieu en la face,mais par derriere tant seulement; c'est à dire par ses effects:Plus au chap. precedant; Que les deux premieres tables qui furentbrisees, estoient escrites de costé et d'autre; pour representerles deux sens de la loy, l'un literal, et l'autre anagogique, cogneu deMoyse, et de ceux ausquels il en vouloit faire part; à chacun selonson degré, et capacité de l'entendement: Comme le tesmoignemesme Gregoire Nazianzene au livre de l'estat des Evesques, parlant duditMoyse; Qu'il receut la loy, assavoir celle qui dependoit de la lettre,pour la multitude du peuple; mais ce qui concernoit l'esprit, pour lesconstituez seulement dessus eux. Et au premier de la Theologie; Qu'ildonna sa loy en des tables de marbre ferme et solide, gravé àjour des deux costez, pour raison du manifeste et occulte d'icelle:Celuy-là pour la pluralité du vulgaire, qui coustumierements'arreste plus aux choses basses et caduques; Et cestui-cy pour un petitnombre de gens esleuz, qui eslevent leurs pensemens à lacontemplation des choses haultes et divines, où ils parviennentfinablement. Cela est touché aussi au 4. d'Esdras chap. 14. Haec in palam facies verba, et haec abscondes: A quoy se rapportent lesdeux especes de la Cabale; l'une de Beresit, qui verse autour deschoses sensibles; et l'autre de Mercaua ou throne divin, qui estdes intellectuelles, et abstraictes de la grosse matiere: Et semblablementtout le fait des Chiffres, <f 45v> qui couvrent soubs l'exterieureapparence de certains caracteres non intelligibles, un sens secret,reservé à la cognoissance de ceux qui en sçavent lapractique et usage.
  DES CHIFFRES donques dont nous avons fait ceste premiere digressionet saillie, la premiere table en est telle, où il y a infinis coupsà ruer; dont nou-nous contenterons d'en toucher icy les principauxtraicts, sur lesquels la dexterité des bons esprits en pourra forgerplusieurs autres.
<f 46r> [FIGURE]
<f 46v> Premier chiffre, par une revolution circulaire decommutations d'alphabets.
  OR en premier lieu on peult bien aisément apercevoirqu'il seroit malaisé, voire presqu'impossible de mettre cest alphabeton obly; Ne qu'il peust sortir de la memoire pour imbecille qu'elle peustestre, d'un qui l'y auroit une fois imprimé et conceu, qu'il ne s'enpuisse resouvenir et le redresser à toutes heures qu'il voudra: siqu'il n'est point autrement besoin de le porter avecques soy: et quant bienon l'y porteroit, voire qu'il vinst à estre divulgué par toutde la mesme sorte que vous le voyez icy exposé au public sans aucunecouverture ne desguisement, pour cela neaumoins personne n'ensçauroit faire son profict, ne descouvrir l'intention d'un autre,s'il ne s'entendoit avec luy; d'autant que tout gist au secret des clefs,qui dependent des lettres capitales marquees en teste à la maingauche des alphabets: Et se peuvent ces clefs varier en autant de sortesqu'on veult, presqu'en infiny, fust-ce pour escrire une mesme chose sanssortir hors du present chiffre, toutes differentes l'une de l'autre. Ilfault estre adverty au reste que le y, et le z ontesté reservez icy pour trois effects, dont je n'en ay point encoreveu practiquer és chiffres qu'un seulement; les deux autres sont denostre meditation. Le premier, pour servir de nulles; et cela est assezcommun: le second pour menager un sens secret et à part, qui neconsiste pas és caracteres, mais au lieu où ils sont situezet assis, comme nous le monstrerons cy apres. Et le troisiesme<f 47r> pour faire distinction des mots, quand l'un de ces deuxcaracteres sera mis à la fin de chacun d'iceux; qui est un grandsoulagement pour le dechiffreur, auquel ceste confusion de dictions est uninutile surcrez de travail, sans aucun fruit; car pour cela, le chiffreestant invincible de soy, ceux qui en cuideroient venir à bout sansavoir communication du secret, mesmement des clefs, n'en auront pas meilleurmarché. OR prenons pour exemple ce subject cy: Les choses sepreparent de tous costez pour. Mais à quel propos s'immiscerencore és affaires du monde, dont nou-nous sommes si esloignez etbanniz de tant longuemain ? Certes il est trop plus expedient pour nous, dese retenir en noz solitaires exercices de l'ame, puis qu'aussi bienn'attendons nous plus sinon l'heure de la rendre à celuy qui nous l*adonnee: Parquoy prenons plustost à la bonne heure cest autre icy,conforme à nostre vacation;
  Au nom de l'eternel soit mon commencement,
  Qui est de tout principe, et parachevement.
Mais d'autre part quel besoin est il d'escrire en chiffre, comme unechose recelée qu'on veut couvrir, ce que chacun doit avoir toutouvertement au front, és yeux, bouche et mains; et brief en tous sesprojets, actions, faicts et dicts ? Ce qui est vray; mais d'autant qu'il lefaut auparavant avoir empraint en secret silence dans le fonds du coeur etde l'ame; et que l'escriture est plus mentale que la parole qui tient plusdu corps;<f 47v> et les chiffres plus spirituels que la commune formed'escrire, il n'est point aussi inconvenient de prendre de tels sujects eniceux, nomplus que quand on donne des exemples aux jeunes enfans, dequelques belles sentences et dits moraux, pour les accoustumer tousjoursd'autant à vertu, et les emboire de bonnes moeurs. Davantage, parl'escriture vulgaire comme il sera dit cy apres, une mesme chose ne sepouvant escrire que d'une sorte, là ou presque d'infinies en chiffre,par les diverses transpositions, commutations, et figures de caracteres,tout cela estant libre; et l'autre asservie, Dieu y pourra estre plusconvenamment exprimé; lequel demonstre en ses ouvrages de se delecterde la varieté et diversité des choses, selon le dire du PoeteItalian, E per questo variar natura è bella; ainsi qu'onpeut appercevoir en tant de beaux chefs d'oeuvre de la nature tousdifferends, qui procedent de la diverse proportion des meslanges de quatresubstances elementaires sans plus, à guise de la diverse mixtion etsuitte des lettres, dont se forment tant de dictions: et en l'infinitude desestoilles, qui ont neantmoins toutes leur nom, et leurs effects àpart; comme aussi ses administratoires esprits excedans en nombre lesestoilles, et tous les humains qui furent onques, sont, et seront, d'autantque le monde intelligible surpasse la concavité des cieux; et cestevaste concavité celeste, le petit globe de la terre. PRENONS donquesqu'on vueille representer le sujet susdit par le moien de ceste table; etque la clef du chiffre soit, <f 48r> Le jour obscur; et la nuictclaire: mais partons là en deux, pour faire voir la differencequ'il y aura, ne se servant que de la moitié en ce premier; ouquelvous procederez en la sorte. Cherchez en la colonne des capitales, la lettre L, qui est la premiere de nostre clef, et voyez quelle lettrerespond en son alphabet à celle de A, la premiere aussi du sujet;ce sera S. Poursuivez ainsi de lettre en lettre tant que la clefse pourra estendre; Puis estant au bout vous la reitererez de nouveau: u de e, donne a: n de i, f: o de o, h:m de u, l: d de r, s: e de o, u: l de b, x: e de s, s: t de c, i: e de u, r: r de r c: n l de f: e de e, o: l de i, r: s de o, c: o de u, b: i de r, n: t de o d:m de b, a: o de s, l: n de c, c: c de u, p: o de r, l: m de l, e: m de e, c: c de i, s: n de o, g: e de u, p: e de r, t: m de o, g: e de b, q: n de s, i: t de c, i. Adjoustez y ces quatre lettres au devant pour perdues, et ne servans de rienque pour embrouiller; d r g q; et inserez au bout de chaque motl'une des deux gardees pour mille, assavoir y et z; pourles distinguer l'un de l'autre, vostre contexte sur ceste clef de, Lejour obscur, pour ce premier vers, au nom de l'eternel soit moncommencement, sera tel: d r g q s a y f h l z s u y x s i r c f or z o b n d y a l c z p l e c s g p t g q i i y. Que si vous le voulezescrire par l'autre clef, la nuit claire; vous ferez de mesme, a de l, s: u de a, i: n de n g: o de u,b: m de i, e: d de t, r: e de c, p: l de l, r: e de a, q: t de i, b: e de r, t: r de e, g: n de <f 48v> l, f: e de a, q: l de n q: s de u, f: o de i, g: i de t, m: t de c, i: m de l, e: o de a, c: n de i, f:c de r, r: o de e, l: m de l, e: m de a, a: a de n, r: n de u, a: c de i, u: e de t, s: m de c, b: e de l, m: n de a, b: t de i, b. Premettez ces autres quatre lettres pour varier, car celan'importe pas; puis qu'elles ne servent de rien f s b m; et inserezles nulles à la fin des mots comme dessus; il y aura f s b m si y g b e z r p y r q b t g f q q z f g m i y e c f z r e e a r a u s b mb b. Voiez à ceste heure comme il differe en tout et par toutdu precedant, et ce par le seul changement des clefs, sur un mesme alphabet;si que pour l'avoir ce n'est rien qui n'aura le secret des clefs; lesquellesse pouvans changer tant qu'on veut, il est impossible par consequant, queconjecture aucune pour subtile qu'elle puisse estre; ne patience etassiduité de labeur; ne ruze et usage des dechiffremens, peust jamaismordre sur cestui-cy. Quant ausdites clefs, il n'est pas possible nynecessaire nomplus d'en prescrire ne limiter aucune reigle, attendu que celadepend de la volonté de chacun, qui se les peut forger à safantasie d'infinies sortes.
Quelques reigles generales des clefs.
Les uns s'entredonnent certaine quantité de mots convenuz entr'eux;le premier desquels doit servir pour la premiere depesche; le second pourla seconde; et ainsi du reste: il est bien vray que tant plus longue est laclef, tant plus sera malaisé le chiffre à descouvrir; maistant plus difficile aussi et embrouillé tant au chiffrer qu'audechiffrer; au moien dequoy quelques-uns prennent plusieurs dictions toutde suitte, et mesmes des <f 49r> vers entiers de quelque Poëte:les autres se contentent de la dacte du mois, et du jour de la depesche;comme pourroit estre,
le quinziesme d'Octobre; et semblables: lesautres y emploient le dernier mot qui precede l'escriture chiffree, ou l'unedes lettres mises devant en lieu de nulles, qui leur sert de clef par mesmemoien; sur laquelle ayans chiffré tout le premier mot, il pourraservir de clef au second; le second au tiers, et ainsi des autres: que s'ily a quelques intervalles d*escriture commune, ils le continuent auchiffrement qui vient puis apres; ou bien le recommancent de nouveau: ouprennent un autre chemin et addresse, selon qu'il aura esté convenuavecques leurs correspondans. D'autres poursuivent et evacuent toutl'alphabet lettre apres autre, commançant à laquelle que bonleur semble, tant que la revolution soit parachevée; et puisrecommancent circulairement, qui est une grande multiplication de labeur:si que je m'arresterois {artesterois} plus volontiers à une seulelettre, dont de main en main partira successivement tout le reste, comme sielles venoient à naistre les unes des autres; et en cela l'on peutproceder doublement; ce qui se pourra mieux esclarcir et comprendre par lesexemples: ou en chiffrant tousjours la subsequente par la precedente enceste sorte sur le mesme sujet dessusdit; Au nom de l'eternel, dontla clef soit D, nous dirons; a de d, donne x: u de a, i: n de u, a: o de n, h: m de o, g: d de m, u: e de d, p: l de e, t: c de l, m: t de e, l: e de t, s: r de e, h: n de r, i: e de n, x: l de e, t. <f 49v>Tellement que par ceste voye prenant D pour clef, il y auroit d x i a h g u p t m l s h i x t. A quoi vous pouvez inserer les nulles y et z, pour la distinction des mots. Pour le dechiffrer,procedez ainsi: x de d, faict a: d de a, u:a de u, n: h de n, o: g de o, m. et ainsidu reste. L'autre maniere, plus occulte, est qu'on chiffre la subsequentede l'escriture intelligible, non sur la precedente d'icelle, mais sur cellequi est desguisee; en ceste maniere, a de d, qui est laclef dira x: u de x, h: n de h, e: o de e,e: m de e, c: d de c, o: e de o, u: l de u, m: e de m, x: t de x, g: e de g, n: r de n, a: n, de a, b: e de b, q: l de q, o. assemblez ce sera; d x h e e c o u m x g n a b q o. Pour ledechiffrer, x de d, fait a: h de x, u: e de h, n: e de e, o: c de e, m.
  MAIS tout cecy se peut practiquer aussi bien, voire tropmieux, par la table encore suivante, combien que tout reviennepresqu'à un, prenant les capitales traversantes qui sont au frontd'enhaut, pour le sens qu'on veut exprimer: et les perpendiculaires aucosté gauche descendant en bas, au lieu de clefs. J'en ay mis icydeux rengees; l'une de noir, l'autre de rouge, pour monstrer que lesalphabets tant de l'escriture, que des clefs, se peuvent transposer etchanger en tant de sortes qu'on voudra; afin d'en oster la cognoissanceà tous autres qu'à ses correspondans. Pour chiffrer donquesles mesmes mots, au nom de l'eternel, sur la clef le jourobscur procedez ainsi: a de l'alphabet transversalmarqué de rouge, se vient rencontrer avec l duperpendiculaire en la chambre de<f 50r> b: u de e, fera q: n de i,n: o de o, s: m de u, a: d de r, m: e de o, i: l de b, c: e de s, o: t de c, n: e de u, q: r de r, c: n de l, o: e de e, a: l de i, l. Somme b q n s a m i c o n q c o a l. et ainsi dureste. Ceste table de vray n'a esté ignoree de l'Abbe Tritheme, ensa Polygraphie, ny de plusieurs autres; si ont bien les beaux usagesd'icelle; car il embrouille tout cela; et ceux qui se sont meslez del'interpreter en une confusion d'orchemes, et infinité de revolutionsd'alphabets, laborieux et embrouillez ce qui se peut, et avec tout celainutiles; de fort peu d'industrie au reste, et invention; la où cestetable peut servir pour tout.
<f 50v> [FIGURE]
<f 51r>   OR sur ceste diverse varieté de chiffremens, sepresente une belle consideration; qu'une mesme chose se pouvant par la voyed'iceux escrire d'infinies sortes, sans sortir des mesmes caracteres etlettres, moiennant leurs saulx et permutations; ce neaumoins quand ellessont en leur vraye signification, valeur, et assiette, selon qu'on a decoustume de les emploier, sans les desguiser ne pervertir l'une pourl'autre, il ne se peult que d'une seule: Et que doibt on donques inferer etrecueillir de cela, outre ce qui depend du commun usage de l'escriture pourles traffiques et negoces du monde ? attendu que Platon tient pour unblaspheme et sacrilege d'apliquer les mathematiques à aucun usageprophane;
A quoy se doivent proprement appliquer les Mathematiques.
n'aians pas esté eslargi