La bombe de Turing

Chapitre: XI. Enigma Prérequis: -

Les machines qui sont à la disposition des belligérants au début de la Seconde Guerre mondiale semblent de nature à bien protéger les communications militaires. Les états-majors allemands n'en doutent pas. Ils ont tort cependant.
Dès 1933 et jusqu'au début de la guerre, grâce aux renseignements recueillis par un militaire français (Gustave Bertrand) et au travail de trois mathématiciens polonais (Marian Rejewski, Jerzy Rózicki et Henryk Zygalski), le "Polski Biuro Szyfrów" sait décrypter les messages allemands, chiffrés avec la machine Enigma, exploitant une faille dans la procédure de début de transmission. En effet, avant le message chiffré proprement dit, l'opérateur allemand choisissait au hasard les trois lettres d'une clef de message (par exemple BWE) qu'il saisissait deux fois (BWEBWE). Il notait le résultat chiffré (par exemple TCKJMY) et repositionnait les trois rotors sur BWE; il frappait ensuite le reste du message. Le début du message commençait par TCKJMY. Cette caractéristique des six premières lettres a permis aux Polonais d'attaquer Enigma.


Marian Rejewski

Jerzy Rózicki

Henryk Zygalski

Cette procédure est ultérieurement modifiée, et l'Enigma retrouve pour un temps ses défenses. Les Polonais décident, en 1939, devant l'imminence de l'invasion allemande, d'exposer leurs travaux aux Anglais et aux Français médusés par les résultats obtenus. Au début des années 1940, les meilleurs spécialistes anglais, dont Alan Turing, furent rassemblés en grand secret à Bletchley Park, où leur tâche principale fut de décrypter les messages allemands. Ils disposaient de moyens énormes - dont de gigantesques machines à calculer fabriquées tout spécialement (les bombes, inspirées des Bombas conçues par l'équipe de cryptanalystes polonaise).


Une bombe de l'US Navy pour une Enigma à 4 rotors

Alan M. Turing
(1912-1954)

Parallèlement à l'activité cryptologique sur Enigma, Turing a aussi contribué à la conception par Newman et ses collaborateurs d'une machine nommée Colossus. Ce premier embryon d'ordinateur autorisera le décryptement des Geheimschreibers SZ 40/42 du haut commandement allemand. Colossus est ainsi le premier ordinateur, avant le célèbre ENIAC.


Les bombes ont été construites pour retrouver le réglage de la machine Enigma. L'idée était de deviner certains mots du message et de voir si l'on pouvait faire correspondre une partie du cryptogramme avec ce mot probable (crib en anglais). Par exemple, le Allemands envoyaient souvent des prévisions météorologiques chiffrées avec Enigma; on pouvait donc essayer les mots "nuages", "pluie", etc. L'applet ci-dessous vous donnera une petite idée du fonctionnement (la machine Enigma que l'on cherche à casser n'est malheureusement pas du même type que celle vue auparavant).

Instructions: Ecrivez le texte clair et le cryptogramme, puis pressez le bouton "Commencer". Vous pouvez aussi utiliser le bouton "Exemple" puis presser "Commencer". Cela produira le message 123-CBA (AH) (LY) (NS) (OR), qui donne le réglage de l'Enigma.


Richard Harris a écrit un (très bon) livre d'espionnage où il est beaucoup question d'Enigma et de son décryptement à Bletchley Park. Un film en a été tiré:

Il est aussi question d'Enigma dans le film U-571: grâce au courage des Américains, la machine de cryptage Enigma put être saisie à bord du sous-marin allemand U-571 en 1942. C'est la version hollywoodienne; la réalité est bien différente.
En fait, cet exploit fut réalisé par les Britanniques. En mai 1941, le sous-marin U-110 (et non pas U-571), qui attaquait un convoi allié, fut sévèrement touché. Croyant que son bâtiment allait être éperonné et coulé, son commandant l'abandonna sans rien saboter à bord. Les Britanniques purent récupérer tout le matériel dont ils rêvaient. Pour que les Allemands ne se doutent de rien, on fit croire que le sous-marin avait bel et bien coulé avant cette prise inespérée.

Cette prise permit aux Britanniques de décrypter les Enigma de la marine allemande, qui étaient les plus complexes de toutes.


Références


Didier Müller, 26.7.02